Mesdames, messieurs, acteurs du monde rural et agricole, frères dans le ministère,

Pour commencer mon propos, permettez-moi de citer le vieux rêve du prophète Isaïe :
De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles.
Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.

Cultiver la terre plutôt que la guerre !
Partager le pain, plutôt que spéculer sur le grain.
Boire au vin des noces et au centenaire qui nous réunit, plutôt que verser le sang.

En 45 ans de ministère missionnaire, j’ai arpenté bien des territoires ruraux. Des plateaux céréaliers de l’Eure aux belles vaches du Limousin, des maraichers de Provence aux forêts du Plateau de Millevaches, du pays Cauchois bleuté par son lin à l’élevage extensif du Cantal et de Saint-Nectaire, et enfin les vignobles et la pomiculture de la basse vallée de la Dordogne.

Mes yeux et mes oreilles m’ont appris qu’il n’y a pas un monde agricole, mais des réalités agricoles plurielles, et qu’il est important de maintenir des exploitations diversifiées, de soutenir des systèmes agronomiques différents sans les opposer. Formé tout jeune à l’école du rugby, j’ai appris qu’il fallait des gros et des trapus, des grands, des moyens et des petits pour vivre ensemble et faire équipe. Dans les années soixante, un ministre de l’agriculture avait déclaré que deux races de vache, suffiraient aux besoins, une laitière et une autre pour la viande. Faut-il parler de la disparition des haies et des  conséquences du remembrement ? Avec le recul, on voit bien combien des raisonnements réducteurs occultent l’importance de la biodiversité et ignore la compréhension des écosystèmes et des symbioses. Oui, Il y a de la compétition dans le vivant, mais il y a aussi des alliances. Les rivalités sont une impasse, les coopérations sont exigeantes mais prometteuses.

Au passage, permettez-moi de glisser qu’un ministère des agricultures serait d’une grande sagesse.

A propos de sagesse, lisons saint Paul dans une lettre aux Corinthiens :
Il faut de l’espoir chez celui laboure pour ensemencer la terre.
Et le meunier doit moudre à chacun sa part de grain pour nourrir les siens. 1 Co 9

Le métier d’agriculteur est un métier passion. Certains en vivent bien, d’autres sont à la peine, d’autres encore à bout de souffle. Tous ne gagnent pas correctement leur vie et les colères agricoles successives manifestent l’exaspération et la fatigue de celles et ceux qui nous nourrissent tous les jours.

 

Donne-nous notre pain de ce jour !

       L’abondance des étalages nous fait oublier combien l’inquiétude du pain quotidien a été une préoccupation majeure pour l’immense majorité de l’humanité. Et elle l’est encore pour tant de peuples qui subissent la guerre, comme pour ceux qui frappent au Restos du cœur.

D’où vient le pain ?

Le temps des cueilleurs-chasseurs est révolu depuis belle lurette, et Jésus habitait le Proche-Orient qui a connu la naissance et le développement d’une agriculture céréalière. Notre pain quotidien est le fruit de la terre et du travail de nombreux acteurs des filières agricoles. La méconnaissance des réalités agricoles, et de ses contraintes, a creusé un fossé d’incompréhension chez les urbains. D’une certaine manière, on est revenu au temps des cueilleurs-chasseurs dans les rayons de supermarché. La chasse à la nourriture pas chère, quoi qu’il en coute, masque un prix tout comme les incroyables distances parcourues de la fourche à l’assiette. Ce que le consommateur ne paie pas, d’autres le payent. A commencer par ceux qui la produisent, de loin ou de près. Comment rétablir un dialogue sain et une économie équitable ?

Le pain n’est bon que s’il est reçu et partagé.

Le pain n’est bon que s’il est le fruit d’une transmission équitable à toutes les étapes, des semailles à l’étal du boulanger. Aussi bien sur la table commune que sur le front de la production et de la commercialisation. Depuis les années 60, la part du budget alimentaire des ménages est passé de 29% à 16% (boissons comprises). Cette formidable évolution a permis des possibilités productives jusque-là inédites. Mais à qui et à quoi la devons-nous ?

Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs
Saint Matthieu au chapitre 6.

La dette, ce n’est pas simplement relative à un prêt bancaire. Reconnaissons que nous sommes absolument interdépendants, que nous avons besoin les uns des autres : « Je te dois, tu me dois », c’est le jeu de la relation sociale. Nous devons tant aux agriculteurs qui produisent la nourriture et façonnent le paysage depuis des siècles.

Caïn, le cultivateur, ne voulait en rien devoir à son frère Abel, l’éleveur. On sait ce qu’il en est devenu de cette attitude mortifère. Vouloir un monde commun et fraternel, c’est pouvoir prêter et emprunter dans un jeu d’échange digne et un lien social juste. Quand la dette est vécue dans la confiance réciproque, elle peut ouvrir un cercle vertueux d’investissement ; elle affermit la confiance des liens. Force est de constater que l’endettement élevé est devenu un engrenage infernal. Il pèse trop lourd et trop longtemps sur nombre d’agriculteurs. Ils sont de moins en moins nombreux, (environ 10 000 de moins tous les ans), ils doivent de plus en plus investir dans des équipements et des bâtiments performants.

La performance nous fait oublier qu’il ne s’agit pas seulement de technicité mais de relation avec le vivant. Le biotope s’épuise sans avoir le temps de se régénérer. La terre n’est pas une réalité virtuelle. Parce qu’elle est vivante, elle entre en interaction avec des manières de produire, d’échanger et d’investir le territoire. Une vache, une brebis ou un arbre fruitier sont des êtres vivants qui réclament des soins, ce ne sont pas que des valeurs marchandes ou standardisées.

Quant à la compétitivité, nous oublions qu’elle renforce la spécialisation et contribue à isoler les individus. Cet isolement rend les personnes plus vulnérables (voir les enquêtes en santé mentale) et les exploitations plus fragiles face aux fluctuations du commerce mondialisée et dérégulée ! Ajoutons le dérèglement climatique. Ça rime avec élastique. Plus il est tendu, plus il risque de rompre.

Nous ne sommes pas propriétaires de la vie, ni de la terre. Nous n’emporterons rien de tout cela après la mort. A force de repousser les limites de la performance, sans recul ni sagesse sur l’esprit de compétitivité, nous avons oublié les limites du temps et de l’espace, les limites d’une Terre généreuse, mais pas inépuisable. « Nous n’héritons pas de la Terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants. » Alors, après nous le Déluge ?

De 1926 à 2026, en un siècle, l’agriculture a connu une formidable évolution.

Faire davantage, produire de gros volumes,  intensifier l’élevage, être performant grâce au machinisme et à la spécialisation, avec moins de bras. La mécanisation a soulagé les paysans de la pénibilité physique et de tâches ingrates, la chimie a décuplé les rendements, l’agro-industrie assure la sécurité alimentaire et se montre capable de nourrir abondamment des villes toujours plus grandes. Revers de la médaille, la course à la performance est devenue un cycle infernal pour les agriculteurs qui se sentent dénigrés malgré leurs efforts. Ces évolutions se sont traduits par des consommations plus grandes en énergie, fossiles en particulier. Ce sont des dépendances face à contexte mondialisé perturbé et perturbant, et des dégradations sévères de l’environnement. Le tout pour des revenus faibles et un endettement croissant. Combien d’agriculteurs me disent que les lendemains sont très incertains et qu’il manque une vision d’avenir ? Quand on a la charge de nourrir le monde, et que le monde que nous sommes se nourrit tous les jours, c’est bien ennuyeux.

Le sujet, vous le devinez, est considérable. Il n’est pas dans mon rôle de le traiter.

Que peut faire et que peut dire l’Eglise ?

Prendre le temps d’écouter sûrement ! Rompre l’isolement croissant des agriculteurs, c’est nécessaire ! De mois en mois, à l’appel des diocèses ruraux, je participe à des rencontres du rural, je suis témoin de l’attente de lieux de paroles et de dialogue vrai.

Ecouter, rompre l’isolement, déminer les incompréhensions par la rencontre et le dialogue entre producteurs et habitants, voilà des services que l’Eglise peut rendre.

Au final, puisque la prière de Notre Père pose en filigrane la question de la dette, interrogeons-nous :

  • Que devons-nous à la terre ? Sans l’épuiser à force de tirer dessus.
  • Que devons-nous les uns aux autres ? Ce qui ne manque pas de nous interroger sur nos propres endettements, transmis avec plus ou moins de lucidité aux générations suivantes.
  • Que devons-nous à Dieu ? c’est ce que je vais essayer de le développer dans le point suivant.

Délivre-nous du mal !

Ce cri de détresse traverse toutes les générations de l’humanité.

Nous entendons l’exaspération des agriculteurs. La souffrance de l’éleveur qui voit son élevage brutalement abattu. La détresse et la douleur de ceux qui sont isolés et qui baissent les bras devant trop de contraintes et de contradictions. Les inquiétudes face à la mondialisation des échanges, le dérèglement climatique, l’avenir de la politique agricole.

Qui nous délivrera du mal et du malheur ?

Le recours à Dieu n’est pas magique, la prière ne protège pas ; les bénédictions, si elles font du bien, ne nous mettent pas à l’abri des épreuves. L’imploration de Dieu est plus subtile qu’un combat des bons contre les méchants, des savants contre les ignorants.

Jésus-Christ n’a pas été épargné par le mystère du mal et du malheur. Dans la foi, le service des frères et la prière, Dieu se laisse découvrir, non comme celui qui protège, mais comme Celui qui sauve et libère. Dans les Ecritures, le recours à Dieu n’est pas un recours magique, mais la découverte d’un Dieu de l’Alliance, un Dieu de la promesse.

Pour nous éclairer, je vous propose de revenir aux premières pages de la Bible. Allons du récit de la Création où Dieu vit que c’était bon, au Déluge, cette catastrophe diluvienne, ce grand malheur qui a hanté les civilisations antiques du Proche et Moyen Orient.

Au 6ème jour, après avoir créé l’homme et la femme, Dieu donne cette généreuse consigne : « soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-là ! »

Dans l’histoire, le récit biblique de la Création, pris isolément, a induit une logique de multiplication (produire), d’expansion (toujours plus) et de domination.

Pourtant, la suite va très vite contrebalancer cette logique démesurée. La consigne d’abondance va vite trouver ses limites avec 2 récits :

  • Le jardin du paradis comporte une incitation large à la consommation de tous les arbres, tout en instaurant une restriction. Vous pouvez manger de tous les arbres, sauf … Des limites sont posées. Un interdit éducatif est donné. Tout est possible, sauf d’abuser sans limites. Vous pouvez consommer de tous les arbres de la forêt amazonienne ou congolaise, sauf…Quand tout devient possible, c’est la destruction à brève échéance. L’homme s’était compris au centre comme celui qui doit s’imposer au monde. Or, dit le récit du paradis, ce qui est au centre c’est un arbre de vie, un végétal, un symbole du vivant avec ses racines en terre et son houppier vers le ciel. Ce qui est au centre, ce qui prime, c’est la sauvegarde du vivant !
  • L’autre récit, c’est celui du Déluge. Ces eaux diluviennes accomplissent le programme annoncé : Car, constate la Genèse, c’est la méchanceté qui s’est multipliée, la terre qui s’est remplie de violence, et le cœur des humains qui s’est perverti dans un esprit de domination.

 

Cette conduite est mortifère. Quand la violence se multiplie, quand le malheur des eaux du Déluge remplit la terre, c’est  la mort qui domine, c’est elle qui impose sa soumission. Je ne vous fais pas de dessin, tant cette description est proche de la condition terrestre. Le récit du Déluge récapitule une pluie de malheurs et de violences qui s’abatte sur le monde. Ça ressemble bigrement aux désastres d’aujourd’hui et d’hier, sans que nous puissions dire si un jour on en verra la fin.

Multiplier, remplir et soumettre (dominer) ? N’y aurait-il pas là une erreur tragique sur la vocation de l’humanité à installer une forme de puissance débridée et sans limite sur la planète ? C’est tout l’art de la pédagogie biblique de mettre en scène une situation apparemment idéale et avantageuse, puis d’en souligner les malentendus afin de faire réfléchir sur les conséquences tragiques qui en ont découlées. La Bible n’est pas une philosophie, elle n’expose pas des idées, elle raconte ce qui est arrivé et qui continue de survenir. Ainsi, quelle que soit sa génération, le lecteur est amené à réfléchir sur son comportement vis-à-vis de la nature, des autres et avec Dieu.

Comment je vis ma relation avec la Terre, avec les autres, avec Dieu ? Et avec qui ?

Dès lors, Il n’est plus question de remplir ni dominer mais de vivre ensemble. Les eaux du Déluge se retirèrent, la colombe rapporta un rameau d’olivier, et Dieu leva la malédiction : « Tant que la terre durera semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit jamais ne cesseront. »

Puis il déclara par trois fois à Noé : «  j’établis une alliance avec tous les êtres vivants. Une alliance universelle et inconditionnelle ! Et Dieu posa un signe de cette alliance, celui de l’arc-en-ciel,  symbole de diversité. On ne voit plus en monochrome, mais en couleur ! Un regard lumineux est posé sur l’avenir, éclairé par un projet d’alliance entre le ciel et la terre, entre tous les vivants, plantes, animaux et peuples. On ne voit plus en monoculture. Au passage, notons que Noé va soigneusement sauvegarder 7 couples, mâle et femelle, de tout animal pur. 7 couples signifiant un nombre symbolique d’importance pour délivrer de la consanguinité.

« Gardez-vous de nuire à la terre, à la mer, et aux arbres », lit-on dans le livre de l’Apocalypse. Appliqués à aujourd’hui, les constats sont inquiétants. Ni la terre, ni la mer, ni les arbres ne sont des réalités virtuelles. Elles nous sont données comme partenaires de la vie et de la nourriture. Délivre-nous du mal. La délivrance offerte par Dieu, c’est de vivre  une alliance inconditionnelle et universelle avec tous les êtres vivants. Qui dit alliance dit respect des écosystèmes,  écoute et reconnaissance des dettes mutuelles envers le vivant, soin et sauvegarde de la Maison commune, celle que le Créateur nous a donnée en intendance. (cf Laudato si)

Pour conclure, j’aimerais vous partager 3 points d’attention :

  • Culture du chemin, culture du résultat : comment sont prises les décisions ?
  • Faire alliance, faire du commun
  • Parler de vision d’avenir : faire des choix en incluant les générations futures :
  1. CULTURE DU CHEMIN OU CULTURE DU RESULTAT ?

C’est plus qu’un débat, c’est un défi !

Pour les institutions financières, les bons comptes font les bons amis. Seul le résultat compte !

A l’aune de la viabilité d’une entreprise, d’un matériel, c’est le résultat qui compte : combien ?

Au bout du compte, vous êtes payés à la tonne, mesurés au rendement, évalués à la qualité du grain.

Ce n’est pas l’évangile de Jean qui va nous contredire puisqu’il insiste sur l’importance de porter du fruit en abondance, un fruit qui demeure.

Cependant, qui lit l’Evangile ne manque pas d’entendre que Jésus est d’abord le chemin. Le chemin par lequel on passe fait partie de l’épreuve de vérité, il réclame autant d’attention que le résultat auquel on est arrivé.

Parmi les multiples aspects de la colère du monde agricole, on relève un différend sur l’application des normes environnementales. Pour assurer la souveraineté alimentaire, les uns prônent un modèle productiviste afin de résister à la compétition mondiale. Les autres plaident en faveur d’une agriculture moins démesurée et d’une alimentation locale, paysanne et biologique.

Est-il possible de sortir d’une vision clivante et d’un match « écologie contre agriculture » ?

Je le souhaiterais ardemment mais j’avoue ma perplexité. A l’échelle de la mondialisation, le match ne se joue pas à armes égales, et les arbitrages ne se font guère en faveur de la souveraineté alimentaire. Combien d’agriculteurs se déclarent dépités ?

Faut-il reculer devant le défi de la transition écologique et climatique ? Quelles en seraient les raisons légitimes ? Les transitions climatiques et énergétiques ne sont pas des options, mais des défis qu’il importe de regarder en face. Comment promouvoir une politique agricole soucieuse de maintenir des sols vivants, une hydrologie soutenable ? Comment peut-elle résolument accompagner cette transition en soutenant la résilience de l’agriculture, en assurant des revenus dignes, en garantissant la protection de la santé des agriculteurs et des consommateurs. Tout est lié, n’est-ce pas ? Et après nous, ce ne devrait pas être le Déluge. Pour sortir de l’impasse nutritionnelle, écologique et sociale : comment revisiter les pratiques agricoles qui renforcent l’autonomie de décision et le pouvoir d’agir légitimement, et en concertation, depuis la cour de ferme ?

Comme l’écrivait le regretté pape François, ce qui importe c’est d’initier des processus. Le chemin par lequel on passe a autant d’importance que le résultat auquel on pense arriver. « Le temps est supérieur à l’espace… donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces. » cf. La Joie de l’Evangile §223

On me pose souvent la question : qu’est-ce que la ruralité ? Comment la définir ?

  • Par ses espaces agricoles, par ses paysages, par son patrimoine bâti ?
  • Par un habitat dispersé et de faible densité ?
  • Par un temps plus lent, une mémoire ancrée dans une histoire locale ?

Si j’ose risquer une définition, ce qui concerne la ruralité est le plus souvent décidé ailleurs que dans le territoire concerné. Comprendre un territoire, c’est se demander : « Où et par qui sont prises les décisions ? »  Si les décisions sont prises ailleurs, (entendez Paris, Bruxelles, Chicago…), si l’on n’est jamais consulté pour des mesures qui vous touchent de près, vous comprenez combien cette subordination nourrit le ressentiment et l’incompréhension, jusqu’à la colère qui grandit face à des mesures qui tombent d’en haut.

La dignité commence par avoir voix au chapitre. Je ne dis pas cela n’importe où. Le chapitre d’une cathédrale, cela devrait pouvoir dire quelque chose ici même, sous ces voûtes. L’Eglise appelle ce mode, la synodalité. C’est le temps du discernement en vue de la décision.

  1. OUVRIR DES CHEMINS D’ECOUTE MUTUELLE ET DE COOPERATION.

Surmonter la culture du résultat n’est possible qu’en déminant les oppositions frontales et en misant sur une culture de la concertation et de la délibération. Entre la science qui développe des savoirs, les techniques qui forgent des outils performants et des paysans au plus près du biotope qui engrangent des savoir-faire, peut-on dégager une sagesse commune, soucieuse d’une terre vivante, d’un revenu digne et d’une assiette fiable pour la santé ? En sillonnant bien des départements ruraux, j’entends la diversité des pratiques et des points de vue. J’en reviens à l’importance de soutenir des modèles diversifiées. On ne peut pas ignorer les contraintes de la compétition mondiale. A certains de les honorer, à d’autres d’être soutenus pour des filières régionales qui tissent la vitalité d’un territoire.

La générations des premiers chrétiens mettait tout en commun. Ils ne s’agit plus aujourd’hui de vendre les propriétés mais de considérer le bien commun, l’un des piliers de l’enseignement social de l’Eglise. (1891, un peu plus que centenaire !) Qu’avons-nous en commun ? Comment prenons-nous soin de la terre/le biotope, de l’eau, de l’air, des forêts, de la régénérations des ressources naturelles ?

Comment revisiter utilement cet esprit des communs ?

Dans leur Lettre aux agricultrices et agriculteurs parue à l’occasion du Salon de l’agriculture, les évêques affirmaient : « L’espérance que nous mettons dans un monde commun et plus fraternel est pour nous indissociable d’une profondeur spirituelle et chrétienne ». Un monde commun, c’est bien autre chose qu’un marché commun où l’on pourrait produire sans limites, sans souci d’une terre vivante et des générations futures. Un monde commun, ce sont de l’entraide, de l’éducation, de la solidarité, des pratiques coopératives, du partage de transitions réussies ici où là. Un monde commun, c’est l’ensemble du vivant, qui forme l’ampleur de la biodiversité. Entrer en alliance, c’est reconnaître l’importance de chacun des êtres vivants sur un mode coopératif, non hiérarchique, inclusif et fraternel. L’encyclique Laudato si est une théologie de l’alliance, elle appelle à reconnaître  que nous sommes des vivants au sein d’un écosystème plus vaste que nous.

 

  1. CE MONDE COMMUN, CE SONT AUSSI LES PROCHAINES GENERATIONS.

Dans 10 ans, la moitié des agriculteurs partira en retraite.

Qui travaillera la terre demain ? Qui nous nourrira ?

Une large majorité de la population française est favorable à une agriculture paysanne, elle est soucieuse de l’environnement et se dit critique face une vision industrielle de l’agriculture. Mais au moment de remplir son panier, elle n’est pas du tout prête à en payer le coût, elle se tourne vers des denrées produites à bas coût, industriellement et à l’étranger. La contradiction est flagrante, et les conséquences sont fâcheuses pour un modèle historique d’exploitation familiale qui peine à résister. Transmettre des exploitations qui atteignent des tailles importantes met en jeu des moyens financiers bien au-delà d’un capital familial. Quant à l’intensité de la compétition mondiale, elle provoque bien des maux pour la santé des agriculteurs.

Dans leurs travaux de sociologues, François Purseigle et Bertrand Hervieu pensent que la coexistence d’une pluralité de modèles est préférable au soutien d’un modèle unique. Cette pluralité ne sera viable que si une large part des consommateurs assume une juste cohérence entre son panier et le souci d’un environnement sain, qui sera bon pour la santé humaine. En somme, qu’elle assume sa dette envers ceux qui produisent notre pain quotidien.

Ils pensent également que le désir d’agriculture persiste chez les jeunes. Beaucoup aspirent à des modèles plus diversifiés, moins intensifs, porteurs de sens, avec une vie familiale plus équilibrée, et un cadre moins contraignant qui permette des transmissions moins complexes.

Nous croyons que les défis qui se présentent aux mondes agricoles ne sont pas des fatalités mais des appels à un souffle nouveau. A nous, acteurs de l’Eglise, d’œuvrer à la table commune et au juste partage du pain. Car notre espérance est pour la multitude qui a faim du pain quotidien et du pain de vie donné par le Christ.

P. Arnaud FAVART, délégué à la Mission rurale, 20 mai 2026

Il faut de l’espoir chez celui qui laboure pour ensemencer la terre. Et le meunier doit moudre le grain en espérant recevoir sa part pour nourrir les siens. 1 Co 9, 10

 

La sagesse de l’apôtre Paul habite nos préoccupations et nos prières au moment de manifester notre soutien sincère et notre vive reconnaissance, à vous qui produisez le fruit de la terre et qui nourrissez le monde chaque jour, bien souvent sans répit. N’est-ce pas vous aussi qui entretenez, avec vos bêtes, les paysages qui font notre admiration et attirent les touristes ?

Nous vous avons rencontrés dans vos cours de ferme, dans vos fêtes et vos réunions, quelques fois sur les barrages routiers. Nous avons entendu l’exaspération contre des mesures décidées loin des réalités de vos exploitations, sans parfois réussir les concertations de proximité. La souffrance de l’éleveur qui voit son élevage brutalement abattu nous affecte. La détresse et la douleur de ceux qui sont isolés et baissent les bras nous attristent. Nous déplorons les jugements hâtifs d’une société métropolisée qui méconnait les contraintes de votre labeur. La dématérialisation numérique et les surcharges administratives pèsent quand elles se substituent à la relation humaine. Avec la mondialisation des échanges et le dérèglement climatique, de nouvelles inquiétudes sont apparues, interrogeant les clés d’une politique agricole pour demain.

De crise en crise, les circonstances appellent à produire et à commercialiser autrement. L’agriculture ne travaille pas dans l’urgence, elle a besoin de ses ancrages territoriaux pour conduire les transitions nécessaires. Elle a besoin de compter sur la confiance des citoyens, sur une stabilité de revenus décents, sur des perspectives communes et le respect des différences. Ajoutons l’importance d’un dialogue fécond entre savoir-faire paysan et recherche agronomique pour des solutions novatrices respectueuses des écosystèmes et de la santé. La terre n’est pas une réalité virtuelle. Parce qu’elle est vivante, elle entre en interaction avec des manières de produire, d’échanger et d’investir le territoire. Nous observons avec intérêt qu’elle attire des retours et des nouveaux venus.

 

A quelques jours du Salon de l’agriculture, et sans leçon à donner à quiconque, permettez-nous de formuler trois points d’attention :

La souveraineté alimentaire ne saurait être déléguée sans risques majeurs. Elle n’est pas une variable d’ajustement du commerce mondialisé, ni le jouet de la concurrence effrénée au détriment des cultures vivrières des peuples et de leur santé. Manger n’est pas une option, et l’aliment n’est pas un bien spéculatif. L’abondance des étalages nous fait oublier combien notre pain quotidien repose sur le travail et le soin de la terre. La performance nous fait oublier qu’il ne s’agit pas seulement de technicité mais de relation avec le vivant. Le biotope s’épuise sans avoir le temps de se régénérer. La nourriture pas chère ne peut être proposée à n’importe quel cout humain, pour ceux qui la produisent de loin ou de près, ou environnemental, en concédant d’incroyables distances parcourues de la fourche à l’assiette. Ce que le consommateur ne paie pas, d’autres le subissent.

Le dialogue a besoin de se rétablir avec l’ensemble de la société car un fossé s’est creusé. Attentifs à vos voix, aux réflexions de vos syndicats, de vos organismes, aux publications des experts et des responsables politiques, tâchons de mieux comprendre la complexité des multiples défis que vous portez. Prise en étau entre les attentes des consommateurs, l’endettement bancaire, les industries semencières et agroalimentaires, le marché mondialisé et les enjeux environnementaux, l’agriculture doit faire face à de nombreuses injonctions contradictoires. Parmi les pistes d’avenir, nous avons constaté combien la relocalisation de l’agriculture sur un territoire redonne du sens et du crédit à une politique locale et qu’elle rapproche producteurs, distributeurs et consommateurs.

L’espérance que nous mettons dans un monde commun et plus fraternel est pour nous indissociable d’une profondeur spirituelle et chrétienne. Un monde commun, c’est bien autre chose qu’un marché commun où l’on pourrait produire sans limites, sans souci d’une terre vivante et des générations futures. Un monde commun, ce sont de l’entraide, de l’éducation, de la solidarité, des pratiques coopératives, du partage de transitions réussies ici où là. Ce monde commun, ce sont aussi les prochaines générations avec lesquelles nous devons engager les choix de demain. Le désir d’agriculture persiste chez les jeunes. Beaucoup aspirent à s’installer en agriculture, avec des modèles plus diversifiés, moins intensifs, porteurs de sens, avec une vie familiale plus équilibrée, et un cadre moins contraignant pour faciliter les transmissions et accueillir plus largement.

Nous croyons que les défis qui se présentent au monde agricole ne sont pas des fatalités mais des appels à découvrir, sous l’inspiration de l’Esprit Saint, des solutions nouvelles[1]. Le Christ nous invite à développer une culture de la rencontre où s’apprend l’art de bâtir un monde commun et fraternel[2].

+ Didier NOBLOT, évêque de Saint-Flour

P. Arnaud FAVART, délégué à la Mission rurale

[1] Gaudium et Spes n°10

[2] Fratelli tutti n° 215-217

« Prendre soin de la terre et nourrir les hommes »

Dans notre diocèse de Limoges, la terre n’est pas un mot abstrait. Elle a les visages d’hommes et de femmes venant de fermes familiales depuis plusieurs générations, ou de nouveaux installés. Elle est faite de prés, de forêts, de terres maraîchères, de champs cultivés par des hommes et des femmes qui ont appris à composer avec le temps, la météo, et l’incertitude. Elle est principalement façonnée par l’élevage. En cette période où le monde agricole, et plus particulièrement les éleveurs crient leur colère face à une situation de crise profonde, le diocèse de Limoges souhaite adresser une parole simple, fraternelle et sincère à celles et ceux qui vivent de la terre.

Un monde agricole fragilisé

Le Limousin connaît, comme tant d’autres territoires, les difficultés profondes du monde agricole : revenus insuffisants, lourdeurs administratives, normes parfois ressenties comme éloignées du réel, isolement, fatigue morale, …

L’arrivée en France de la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC) et les choix faits pour tenter de l’éradiquer ont envenimé la situation. L’abattage total des troupeaux, décidé par les autorités sanitaires lorsqu’une bête est atteinte, a été ressenti comme une négation des raisons profondes et intimes pour lesquels vous avez choisi d’être éleveur. Face aux injonctions venant « d’en haut », « d’experts », beaucoup se sont sentis humiliés, méprisés dans un dialogue inexistant avec une non reconnaissance de votre ressenti, vos compétences et votre vécu de terrain.

A cette situation anxiogène s’est ajouté le projet de signature des accords de libres échanges entre les pays du Mercosur et l’Europe. Cet accord et tant d’autres vous mettent en concurrence déloyale avec des pays sans normes sociales et environnementales et soumet vos revenus aux fluctuations des marchés mondiaux.

Alors que vous faites un métier par vocation, et que vous vous efforcez de défendre une souveraineté alimentaire de qualité, respectueuse de normes sociales et environnementales, cela a fait déborder un vase déjà plein de questions, d’inquiétudes, d’écœurements et de lassitudes. Ceci s’est ajouté aux aléas auxquels vous devez faire face avec les évènements climatiques : canicules, sécheresses, arrivées de nouvelles maladies, …

Derrière votre travail quotidien, il y a souvent le sentiment de ne plus être compris ni reconnus par la société.

Une présence essentielle pour notre territoire

Pourtant, votre présence est vitale.

Vous façonnez les paysages du Limousin, vous participez à l’entretien des écosystèmes et à la vie sur nos territoires et vous nourrissez les familles d’ici et bien au-delà.

Par votre travail, vous portez une sagesse précieuse : celle du respect du vivant, de la patience, de l’attention aux rythmes de la nature.

Dans la tradition biblique, la terre est un don confié, et ceux qui la travaillent sont associés à l’œuvre créatrice de Dieu. « Le Seigneur Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin pour le cultiver et le garder » (Gn 2,15). Ces mots résonnent fortement dans nos campagnes, où cultiver et garder sont des actes quotidiens, exigeants, souvent accomplis dans l’ombre.

L’Église de Limoges à l’écoute

L’Église du diocèse de Limoges ne se tient pas à distance de ces réalités. Elle veut être une Église proche, attentive, humble dans son écoute. Elle sait que derrière les chiffres et les débats, il y a des personnes, des familles, des histoires.

Nos paroisses rurales, nos prêtres, diacres, religieux et laïcs engagés désirent être des relais de présence et d’espérance. L’Église n’a pas toutes les réponses, mais elle veut offrir un espace de parole, de soutien et de prière, convaincue que personne ne devrait porter seul un fardeau si lourd.

Semer l’espérance ensemble

En cette période difficile, nous voulons remercier les agriculteurs et tout particulièrement les éleveurs du diocèse de Limoges. Merci pour votre travail fidèle. Merci pour votre attachement à la terre. Merci pour votre contribution essentielle à la vie de nos territoires. Merci pour les évolutions parfois difficiles à opérer face aux défis du changement climatique que vous cherchez à mettre en œuvre pour nourrir la population et transmettre à nos enfants une terre où chacun pourra continuer à produire.

Que le Seigneur, lui-même semeur patient, vous donne force et courage.

Que nos communautés sachent reconnaître, soutenir et accompagner celles et ceux qui nourrissent la terre et les hommes.

Et que, malgré les épreuves, une espérance continue de germer dans les champs comme dans les cœurs de chacun.

Nous mettons l’espoir dans un monde commun et plus fraternel différent du marché commun qui nous est imposé, où l’on peut produire sans limite et en concurrence les uns avec les autres, sans souci d’une terre vivante et des générations futures.

Nous mettons l’espoir dans une réelle volonté politique et sociétale pour que tous les agriculteurs et éleveurs puissent vivre dignement en dégageant un revenu juste et non soumis à la fluctuation des marchés et à la libre concurrence.

Nous savons aussi que cela devra passer par un changement de nos comportements et de notre volonté de retisser du lien avec vous.

Prions ensemble pour qu‘il y ait une vraie communion entre vous qui nous nourrissez et nous qui bénéficions des fruits de votre labeur.

PRIERE

Seigneur Dieu,
Toi qui as confié la terre à l’homme
Pour la cultiver et la garder,
Nous te rendons grâce pour les agriculteurs
Et les agricultrices de notre diocèse de Limoges.

Tu connais leurs journées longues,
Leurs mains fatiguées,
Leurs inquiétudes face aux saisons incertaines,
Au poids des charges et à l’avenir fragile.
Tu vois aussi leur courage discret,
Leur fidélité à la terre,
Leur amour du travail bien fait.

Seigneur,
Quand le découragement les guette,
Quand la solitude devient trop lourde,
Viens déposer en leurs cœurs
Ta paix et ta force.

Bénis les terres du Limousin,
Les prés, les champs, les forêts et les élevages.
Accorde des récoltes justes,
Le respect du vivant
Et la sagesse dans les décisions à prendre.

Donne à notre Église diocésaine
D’être proche, attentive et fraternelle,
Capable d’écoute et de soutien,
Afin que nul ne se sente abandonné
Sur son chemin.

Seigneur Jésus,
Toi qui as connu le travail des mains humaines
Et partagé le pain des hommes,
Apprends-nous la solidarité
Et le respect de ceux qui nous nourrissent.

Que ton Esprit Saint
Fasse germer l’espérance
Au cœur des épreuves,
Et ouvre des chemins d’avenir
Pour le monde agricole.

Nous te le demandons, Seigneur,

Dans la confiance,
Aujourd’hui et pour les siècles des siècles.
Amen

Le Mercosur, le symbole de trop…

C’est par cette tribune « engagée » que j’ai envie de dénoncer le projet d’accord Mercosur comme le symbole d’une rupture profonde entre l’Union européenne, l’État français et le monde agricole.

Après la désindustrialisation et la perte de souveraineté énergétique et sanitaire, l’agriculture française est devenue la nouvelle variable d’ajustement du libre-échange européen.

Il nous faut critiquer un modèle économique favorable aux intérêts industriels allemands, une incohérence normative qui pénalise les agriculteurs français face aux importations, ainsi qu’un contournement démocratique via les procédures européennes de ratification.

La crise agricole actuelle, aggravée par les abattages sanitaires et l’ouverture du marché aux productions ukrainiennes, révèle une colère structurelle et historique.

Plus largement, il nous faut mettre en cause un projet européen fédéral mené sans mandat populaire, opposant la vision gaullienne de l’Europe des nations à celle de nos dirigeants actuels .

Cette séquence constitue un avertissement politique majeur : sans sursaut démocratique et souverain, c’est la légitimité du projet européen et la stabilité de la France qui sont en jeu.

Face aux secousses que traverse le monde agricole, je ne veux ni opposer les peuples, ni attiser les peurs, mais réaffirmer une espérance enracinée. L’espérance d’une ruralité vivante, habitée, reconnue, où les femmes et les hommes qui nourrissent notre pays sont respectés dans leur dignité, leur travail et leur parole. La colère qui s’exprime aujourd’hui dit une soif de justice, de reconnaissance et de sens : elle nous appelle à l’écoute, au discernement et à l’engagement collectif.

À notre manière ( Mission Rurale France) , nous croyons que l’avenir se construit avec les paysans, à partir des territoires, dans le dialogue et la coresponsabilité. Défendre la souveraineté alimentaire, protéger le vivant, garantir des règles justes et cohérentes, ce n’est pas refuser l’ouverture au monde ; c’est choisir une mondialisation à hauteur d’homme, qui ne sacrifie pas les plus fragiles.

Nous appelons à faire peuple, à tenir ensemble la terre et la parole, l’économie et l’éthique, la foi et l’action. Que nos communautés rurales deviennent des lieux d’espérance active, où se vivent la liberté, l’égalité et la fraternité, et où se prépare, avec nos enfants, un monde plus juste, plus solidaire et plus humain.

Benoît Guillard, président de la Mission rurale des Hautes-Pyrénées

pélerinage Lourdes agriculteurs 2025

Du 28 au 30 novembre 2025, le Sanctuaire de Lourdes a accueilli le Pèlerinage national des agriculteurs. Un temps fort de prière, de partage et de rencontres, à l’heure où le monde agricole traverse de profondes incertitudes. Cette initiative veut offrir un espace d’écoute, de foi et de soutien aux professionnels du milieu rural.

Homélie de Mgr Noblot

Homélie 1er dimanche  de l’Avent A,

Agriculteurs A la Grotte de Lourdes.

Nous inaugurons ensemble le temps de l’Avent Noël. Je repère avec vous ce matin trois rendez-vous.

L’Avent, c’est le temps de la préparation

Dans ce sens, au premier jour de l’Avent, nous pouvons faire ce matin l’éloge de la patience. Parfois, les pressions sont telles qu’il faudrait avoir fini avant de commencer. Mais en contemplant Sainte Bernadette, nous pouvons accueillir un apôtre de la patience. Elle viendra à la grotte souvent et parfois la belle Dame n’y sera pas, mais elle est là, fidèle et patiente parce qu’elle a promis. Patiente encore pendant les 8 années qui sépareront la fin des apparitions de son entrée chez les sœurs de la Charité à Nevers. 8 années de patience, de moqueries et de discernement. Nous accueillons dans notre vie cette dimension essentielle de Dieu lui-même. Dieu est patient, lui qui désire donner à chacun tout le temps de se convertir. Dieu donne du temps au peuple d’Israël pour qu’il accueille le Messie. Nous vivrons cette préparation « grâce à la persévérance et au réconfort des Ecritures » Lire la Bible est le socle de la révélation chrétienne. Préparer Noël, c’est ouvrir son cœur à l’intelligence des Ecritures

L’Avent ,c’est le temps de la foi

Si l’Avent est le temps des guirlandes et des sapins décorés, des perspectives de menus pantagruéliques risqués pour le foie, l’évangile met en garde contre les beuveries ! L’Avent est déjà pour les baptisés le temps de la foi. Vous avez remarqué que, pour Bernadette, c’est la foi sans complexe. Elle ne suit pas les idées du monde. Mais fidèle à sa rencontre divine elle ose, elle parle. Finalement toute sa vie est annonce. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de manger des herbes amères comme lors de la 9ème apparition. Sa cousine rapportera que le jour où la source est découverte et dont le récit suscitera de la moquerie à l’encontre de Bernadette, Marie est ses côtés. Marie est là.

Dans les temps agités de nos sociétés, l’Eglise et les baptisés sont attendus, témoins d’espérance, et nous ne sommes pas seuls. Dieu est là.

Les paroles des chrétiens sont légitimes et les baptisés n’ont pas à rougir de leur vision de l’être humain. Ils ont la responsabilité de s’informer et de faire entendre leur voix sur les grands thèmes du respect de la vie, de l’écologie intégrale, des relations humaines, de la destination des biens matériels pour n’en citer que quelques-uns. Préparer Noël, c’est comprendre la complexité de ce monde et offrir des paroles de paix qui au lieu de mettre de l’huile sur le feu mettent de l’huile dans les rouages de nos relations.

L’Avent, c’est le temps de l’action

Ici en pèlerinage à Lourdes, quand nous sommes sur les pas de Bernadette, Nous ne faisons pas une marche touristique mais nous mettons les sabots de Bernadette et nous marchons sur ses pas à la rencontre de celui qui a changé sa vie.

En réponse à l’appel de Jésus « veillez et priez », nous avons à agir. Il ne s’agit pas de dérouler un petit tapis pour une nuit d’accueil de l’enfant Jésus ! C’est de la construction d’une large route dont il s’agit, une large route, sans péage pour permettre au plus grand nombre de rencontrer Jésus le Fils de Dieu. Quand certains se perdent dans les labyrinthes de l’égoïsme et les méandres de l’échec, le monde a besoin de prophètes, le monde a besoin de baptisés qui offrent leur voix afin que l’Evangile soit annoncé à temps et à contretemps.

Ensemble, tournons nos regards vers Marie, Notre Dame de l’Avent, elle porte en elle la promesse d’une naissance. AMEN

Mgr Didier Noblot
évêque de St Flour

Église verte familles, un parcours pour progresser vers un mode de vie plus écologique !

Vous aussi, vous aimeriez progresser vers un mode de vie plus écologique ? Mais vous ne savez pas comment faire ?
C’est bientôt la fin de l’année scolaire et peut-être le moment de discerner vos engagements à venir ! Et si vous vous lanciez dans le parcours Église verte familles ?

Le parcours Église verte familles s’adresse à toutes les familles chrétiennes qui souhaitent prendre soin de la Création. Il alterne des rencontres en groupe avec d’autres chrétiens et des temps de partage au sein du foyer. 13 thématiques ancrées dans la vie quotidienne peuvent ainsi être abordées tout au long du parcours : alimentation, habitudes de consommation, mobilité, logement, eau, énergies, religion et spiritualité, solidarité, etc. Chaque thématique est abordée en 3 étapes : Diagnostiquer, Dialoguer et Décider.

N’hésitez plus et lancez un groupe près de chez vous !

Pour en savoir plus : découvrez la vidéo, rendez-vous sur la page dédiée ou inscrivez-vous à la prochaine réunion de découverte du parcours le jeudi 19 juin de 20h00 à 21h30 en ligne sur zoom ! Vous pourrez notamment entendre le témoignage d’Audrée Bégue, animatrice d’un parcours Église verte familles dans sa paroisse en Saône et Loire.

M’inscrire

Le père Arnaud Favart est prêtre accompagnateur de la Mission Rurale France aux côtés de Mgr Didier Noblot.

Il est de passage à Lourdes, à la cité St Pierre, dans le cadre de la semaine Laudato si’.
Il porte un regard affûté sur le rural, la crise agricole et le rôle de l’Eglise sur ces territoires fragilisés.

Il met à la lumière d’aujourd’hui les inspirations tirées des textes des évangiles et de l’encyclique Laudato si’ du pape François.

à écouter l’interview pour Radio Présence dans le cadre de la Chronique Verte, le 21 mai 2025

Session Présence et proximité – 30 novembre 2024

NOTES sur la base de l’intervention de Claire Delfosse, géographe Université Lyon 2

Comment définir le rural ?

La campagne, le rural, les ruralités, les territoires ruraux, les espaces ruraux, voilà beaucoup d’expressions pour définir ce qui ne relève pas de la ville. Nous disposons de récits qui parlent de la France des périphéries, des perdants de la mondialisation, des déserts ruraux, des classes populaires du rural, de la relégation par l’habitat, de l’identité d’un terroir, avec son histoire et son patrimoine. Par ailleurs, on observe des représentations plus attractives comme poumon vert, choix d’un mode de vie, réhabilitation d’un patrimoine rural, proximité avec les élus, vitalité des associations. Comment avoir une approche prenant en compte la ruralité pour elle-même ?

Les géographes du rural ont observé un renversement des courants migratoires entre le recensement de 1975 et celui 1982 : À partir de ce moment-là, les communes rurales ont commencé à gagner des habitants. L’espace rural a regagné en attractivité : des jeunes s’installent, de nouveaux acteurs créent de l’innovation sociale et économique. Les exploitations agricoles continuent de diminuer mais connaissent un renouvellement, notamment par les filières bio et les revendications d’une agriculture paysanne.

Stimulé par les travaux des géographes, l’INSEE va proposer une nouvelle approche prenant en compte ces territoires pour eux-mêmes et non plus en comparaison des villes ou des métropoles. Ces territoires peu denses en habitants représentent tout de même un tiers de la population française et 88% des communes. Mais parler de faible densité, ça reste encore une comparaison à la densité urbaine. Les politiques publiques vont reconsidérer l’aménagement du territoire, la question de l’emploi, des services et celle de la mobilité.

A propos de territoires

Nous appartenons tous à des territoires différents qui se chevauchent plus ou moins. Le territoire des élus n’est pas le même que celui d’une paroisse, d’une l’école, d’une Cuma ou de cueilleurs de champignons. Les territoires sont structurés par une organisation et une autorité, des limites administratives. Des frontières naturelles, un type de sol, une histoire ont aussi forgé la cohérence d’un territoire, par exemple de montagne ou de vallée. Ce qui fait la vitalité d’un territoire, ce sont des gens l’habitent, qui y travaillent et ont à cœur de l’animer.

QUESTIONNER LA PROXIMITE

La proximité est une notion ambivalence. Elle peut favoriser l’interconnaissance, la solidarité de voisinage, des relations avec les élus ; elle peut aussi engendrer des difficultés d’accès aux services (déserts médicaux, alimentaires, culturels), des conflits de voisinage et un isolement social.
De quoi est-on proche, de quoi est-on loin ?

  • La proximité relationnelle

Les densités rurales du nord de la France et du Cantal sont très différentes, mais aucun n’est un désert, sans habitants. A partir de quel périmètre peut-on dire qu’il y a de l’interconnaissance, du « vivre ensemble » et de la solidarité ? Est-ce lié à la commune, l’école du village, la boulangerie, le marché hebdomadaire, le collège, ou encore l’activité associative, culturelle et sportive ? Les enquêtes de l’Insee manifestent que les ruraux adhèrent à des associations en grand nombre et souvent à multiples associations. En rural, on croise plus facilement les élus. On pourra se demander quel rôle joue une paroisse : est-elle encore pertinente pour l’interconnaissance, le vivre ensemble ?

  • La proximité revendiquée,

Elle est revendiquée, par les habitants, par les élus, par la vie associative. On peut avoir une représentation positive de la proximité, mais subir bien des effets négatifs, comme ressentir un fort isolement même en se saluant tous les jours. La présence ou l’absence de services, c’est un sujet de fond pour les politiques publiques. Où en est l’accès à l’alimentation, aux services de santé, aux administrations ? Il y a bien une revendication de circuits locaux, mais avoir un jardin ne signifie pas toujours autosuffisance alimentaire. La précarité alimentaire existe en rural, même chez des agriculteurs.

Pauvreté et précarité

La pauvreté en milieu rural, les multiples visages

Derrière les images d’une campagne où il fait bon vivre, se cache un multitude de situations de pauvreté et de précarité. Une réalité sous-estimée, pas toujours visible, moins étudiée que celle des banlieues, avec un fort impact des conditions de mobilité, d’accès aux services et de non-recours aux droits sociaux.

La pauvreté se définit plutôt par le revenu dont on dispose.

La précarité fait référence à des manques de solutions pour réagir.

L’exclusion, souvent liée à un cumul de précarités, de stigmatisation

Peu visibles, ce ne sont plus des sujets tabous aujourd’hui. Les agriculteurs sont surreprésentés dans la population pauvre comme précaire : retraités, professionnels nouvellement installés ou endettés, ou ouvriers agricoles. Ces réalités touchent des personnes privées d’emplois, comme en emplois dont l’activité et les revenus sont insuffisants, mais aussi des jeunes, des personnes seules et des personnes âgées. Elle peut prendre plusieurs formes : logement indigne et précarité énergétique, problèmes de santé, d’alimentation, d’accès aux services et aux nouvelles technologies, mobilités, isolement et exclusion… Elle peut toucher aussi bien les populations rurales natives que des nouveaux arrivants qui s’installent en campagne par choix et/ou par contrainte économique. Une attention particulière est portée aux femmes retraitées, veuves et familles monoparentales et à la petite enfance. Il y a aussi des familles qui vivent avec 600 € et qui ne se considèrent pas comme précaires mais considèrent plutôt leur choix d’un mode de vie.

Les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) ont l’ambition de fédérer les différents acteurs d’un territoire autour de la question de l’alimentation, contribuant ainsi à la prise en compte des dimensions sociales, environnementales, économiques et de santé de ce territoire. Ils tâchent de rapprocher les producteurs, les transformateurs, les distributeurs, les collectivités territoriales et les consommateurs. L’accent est mis également sur les enjeux de précarité alimentaire et de santé.

Mobilité

Travailler, conduire les enfants à leurs activités, aller à la maison de santé, cultiver une vie sociale, disposer d’une voiture est primordial. En avoir, ne pas en avoir, savoir conduire, ne pas savoir conduire, pouvoir réparer sa voiture, ne pas pouvoir la réparer, tout ça est un marqueur fort en l’absence de transports en commun. L’incitation au covoiturage, le prêt de vélos électriques reste une alternative modeste. C’est une réalité incontournable avec beaucoup de temps sur la route pour les aides à domicile, les infirmières, les assistants médicaux, les vétérinaires.

Tiers-lieux, bars associatifs, innovations sociales

Les territoires ruraux sont aussi des lieux d’innovations sociales qui donnent une valeur ajoutée à son attractivité. les tiers lieux naissent de collectifs citoyens, d’une prise de conscience de besoins émergents, non satisfaits ou méconnus d’un territoire. Ils s’efforcent de susciter des collectifs, des réseaux aptes à élaborer des projets et à les mettre en œuvre, comme des jardins et vergers partagés, des colocations, des habitats collectifs et solidaires. Ils créent, ils inventent en faisant appel à des ressources de proximité ou d’affinités. Ils s’appuient sur des savoir-faire locaux. Ils font du lien et du commun par :

  • L’expérimentation et la co-construction,
  • Le débat et l’échange,
  • L’agir en solidarité pour répondre à des besoins,
  • La formation par des pratiques de coopération,
  • L’inter génération,
  • La fête, la musique et la convivialité.

Itinérance et polyvalence

L’itinérance et la polyvalence, ce sont des caractéristiques des services ruraux. Que ce soit en termes de commerce, de services ou de culture. Elles sont valorisées par les politiques publiques. Elles peuvent être portées par des projets individuels, entrepreneuriaux ou associatifs, soutenues par des collectivités. On voit beaucoup d’intercommunalités qui mettent des bus en service aux fonctions variées afin de renforcer le lien social, favoriser la solidarité, lutter contre l’isolement, faciliter l’accès à la santé ou aux services administratifs désormais dématérialisés. Notons parmi ces initiatives le fraternibus du Secours catholique.

Notes du père Arnaud Favart (en pdf)


Anne Vaxelaire, référente écologie intégrale, diocèse de Metz
…« Comment être des disciples missionnaires ? » et « Comment faire des disciples ? »…

Margot Chevalier, CMR, région Nantaise
…vrai plaisir de se retrouver, de se parler, de se sourire, de partager…

Olivier Becker, prêtre du diocèse de Strasbourg, responsable du Prado Rural
…Les thèmes de la présence et de la proximité sont importants dans ma vocation de prêtre et la joie d’être chrétien…
Paul Sarassat, équipe nationale du MRJC
…Nous avons questionné la présence que nous pouvons avoir pour les autres, mais aussi la présence du Christ parmi nous…

Jean-François Penhouët, prêtre de la Mission de France, aumônier de la Cité Saint-Pierre à Lourdes
…Quelques réflexions autour du mot « Désert »…

Anne Vaxelaire, référente écologie intégrale, diocèse de Metz

Lors de la première journée, nous avons vécu trois temps en petits groupes qui ont permis d’échanger et de nous questionner. Plusieurs questions sont revenues à la suite du partage autour des Evangiles : « Comment être des disciples missionnaires ? » et « Comment faire des disciples ? »
Beaucoup d’éléments de réponse ont été évoqués : nécessité de rentrer en dialogue avec le monde, d’ « avancer au large », d’ « évitez les cloisonnements ». Il nous apparaît essentiel d’aller à la rencontre, de rejoindre les personnes là où elles sont. Cela peut se traduire par divers engagements dont les engagements associatifs et le fait de s’investir sur le territoire. Importance également de partager des activités ensemble car ces moments partagés permettent de créer du lien et d’apporter de la joie. Nous avons également tous décelé une soif de spiritualité, un besoin de sens chez les jeunes. Un prêtre présent dans le groupe a indiqué qu’en tant que chrétiens, il nous fallait être « des sourciers » pour ces jeunes, « être des révélateurs de l’Esprit Saint ». Un autre prêtre a également indiqué qu’il fallait « passer de la pastorale de l’encadrement à la pastorale de l’engendrement », précisant qu’ « il faut passer de la pastorale de la cloche à la pastorale de la sonnette ».
Une deuxième question s’est donc naturellement imposée à nous, comment rejoindre tout le monde ?
Il nous semble important de nous adapter par rapport aux différentes réalités du terrain et de faire des propositions mais surtout de ne pas imposer des choses. L’important est de faire ensemble, de construire des projets ensemble, de co-construire. C’est justement dans cet état d’esprit que l’on tend à développer le Label Eglise verte. Ce Label s’adresse aux communautés chrétiennes qui veulent s’engager pour le soin de la Création (c’est un outil qui était initialement à destination des paroisses et des églises locales mais qui a évolué et qui s’adresse désormais également aux œuvres, mouvements, associations, monastères, établissements chrétiens, familles et jeunes).
Avec les communautés engagées dans la démarche Eglise verte, nous organisons des journées (particulièrement lors du Temps pour la Création du 1er septembre au 4 octobre) où nous ouvrons nos églises à l’extérieur en organisant des événements autour des questions écologiques, en lien avec des associations locales engagées dans la protection de l’environnement, des acteurs de la transition écologique et de l’économie sociale et solidaire, des mouvements, des maraîchers, des apiculteurs…  Nous essayons de nous intégrer dans des choses qui se vivent déjà et de créer du lien avec les acteurs locaux du territoire. L’idée est d’accompagner de manière durable, d’être en réseau pour mener des actions et s’encourager. Enfin, l’aspect relationnel apparaît central : « La relation humaine c’est de l’art et de l’artisanat » (P. François Cassingena-Trévedy). On se rend bien compte de la nécessité de se relier à d’autres, notamment hors Eglise et d’être davantage en dialogue et en lien, notamment avec les acteurs du monde agricole qui prennent soin de notre Terre.

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Margot Chevalier, CMR, région Nantaise

Premier constat : J’ai ressenti un vrai plaisir de se retrouver, de se parler, de se sourire, de partager.
J’ai entendu : nécessité de réinventer et de se réinventer dans la transmission et la pratique de la foi.
Des jeunes ont soif de Dieu mais n’osent pas entrer dans les églises, comment aller à leur rencontre.
L’importance de se rencontrer, de faire du lien, de se voir en vis à vis.
Le lien social est une vrai question, si je calcule mes déplacements je ne vois plus mes amis !
Notre présence doit être : rencontre, affection, partage !
On ne saurait être présent au monde rural sans s’y incarner, en s’aidant corps et âme.
La Mission Rurale doit être ouvrière, comme une vie humaine, le christique doit être fondamental.
Pour croiser les vies et les cœurs il faut se dépouiller de tout prosélytisme.
Le rural attend qu’on lui rende visite pour lui-même.
Être avec Dieu, et Dieu est au milieu de nous, nous en sommes responsable: proximité est l’autre nom de Jésus.
J’ai entendu quelques désespoirs, mais malgré tout c’est l’espérance qui prend le dessus.

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Olivier Becker, prêtre du diocèse de Strasbourg, responsable du Prado Rural

Qu’est-ce que j’ai entendu durant cette session ?
Les thèmes de la présence et de la proximité sont importants dans ma vocation de prêtre et la joie d’être chrétien : il y a la joie que procure la présence du Christ, sa proximité avec nous. Ce sont des thèmes fondamentaux. Quelqu’un disait dans mon groupe que si on ne croit pas que Jésus est présent, on ne peut de toute façon rien faire en pastorale. Et il y a la joie pour le prêtre d’être présent à son peuple, de faire un tout avec les gens. Ma joie vient aussi de ce que des gens se font proches de moi, s’ouvrent pour un temps au prêtre que je suis, se présentent telles qu’elles sont parce qu’elles ont confiance au prêtre. Un certain nombre de chrétiens sont d’ailleurs souvent des personnes reconnues comme étant à l’écoute, à qui l’on peut se confier. Dans ces proximités humaines, le Christ est aussi présent, c’est la Présence dont parlait François Cassingena, une Présence qui nous dépasse.
Dans mon groupe de partage nous avons eu un débat sur l’évangélisation. Jusqu’où « aller vers », à l’opposé on a parlé d’enfouissement. Pour ma part, je dirais : Nous « allons vers » parce que nous en avons le désir, celui de rencontrer gratuitement. Ensuite il peut y avoir un retour éventuel, l’autre qui parle avec moi, et pourquoi pas de la foi. J’aime bien quand tout est lié, quand j’étais par exemple présent à une fête de personnes âgées et que lors de la préparation de ses funérailles un an plus tard la famille me dise d’emblée « Elle vous a vu l’an dernier à cette fête ».
Dans ma compréhension de la mission en rural, qu’est-ce qui se confirme, qu’est-ce qui se déplace ?
Dans nos paroisses, nous accueillons des demandes nouvelles, des gens s’approchent de l’Eglise par la porte que sont les messes puis demandent quelque-chose : depuis la rentrée plusieurs adolescents ont ainsi demandé à la sortie de messes « comment faire leur première communion ».
J’ai bien aimé l’idée de François Cassingena : arriver quelque-part sans idée préconçue. En pastorale lorsqu’on arrive quelque-part, attendre de voir les nouveautés par rapport à ce que j’ai connu.
François Cassingena vit une mission singulière, hors de nos cadres habituels. Les paroisses quant à elles sont organisées dans un certain cadre : équipes d’animations pastorales etc. Je pense que l’organisation relève aussi du royaume de Dieu. Je m’explique : il faut bien savoir qui fait quoi, renvoyer les demandes aux personnes idoines. J’aime bien que dans nos paroisses, nos villages, on sait que pour ceci il faut aller voir un tel. Et c’est un témoignage d’une vie d’Eglise où les responsabilités sont partagées, où l’on se connaît. J’aime contempler cela. Mais attention à garder aussi une souplesse dans ces organisations.
Claire Delfosse nous disait qu’il y a tout un discours sur le rural, on parle par exemple de déserts médicaux, déserts d’emplois etc. Mais le rural de France n’est pas un désert. Elle nous informait aussi que l’on a depuis peu des définitions positives du rural et non simplement par opposition à l’urbain. Pour moi une des spécificités du rural est que les gens sont souvent liés sur un même secteur, ils se connaissent ou sont en famille.
Quelles mises en œuvre ou prolongements, quels appels ?
Claire Delfosse nous disait l’importance d’informer sur ce qui se passe localement. Cela résonne avec une demande dans nos paroisses, que les croyants soient informés sur les différents événements. Cela m’invite à maintenir nos efforts pour éditer et diffuser un bulletin paroissial de qualité.
Chrétiens, nous apportons de l’espérance autour de nous. « Vous y croyez encore » me disait un jour une maire. Elle admirait sans doute un peu notre foi, mais surtout notre persévérance à essayer de faire le bien autour de nous. Notre union au Christ nous donne cette persévérance.

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Paul Sarassat, équipe nationale du MRJC

Je suis arrivé avec une certaine appréhension de l’espace, dans ce lieu fort où siège la Conférence des évêques de France, plus généralement la peur de me sentir seul. Mais au contraire, je me suis rendu compte que cet espace qu’est la Mission rurale était pleine d’amis et d’alliés du MRJC, qu’il s’agit d’un vrai espace de proximité. J’ai ainsi retrouvé des partenaires proches : Solidarité Paysans, Nature et Progrès, le CMR, l’ACE… entre autres.
Nous avons questionné la présence que nous pouvons avoir pour les autres, mais aussi la présence du Christ parmi nous. Pour cette présence, la forme n’est pas la même : de fait, nous ne pourrons pas être présents pour les autres, comme le Christ l’est pour nous. La métaphore agricole est toujours très présente dans les discussions, les échanges. Cela est d’autant plus pertinent que l’agriculture est un sujet très présent dans la Bible, à une époque où la plupart de la population travaille la terre.
Avec toutes les pincettes qu’il faut, pour éviter de paraître orgueilleux, nous avons fait le constat que Dieu passe à travers nous pour être présent aux autres. Nous sommes l’un des vecteurs pour porter l’Évangile. C’était ce que nous avions ressorti dans notre groupe de discussion hier. Et c’était aussi, je crois, le message de François Casingena ce matin : « La présence du Christ n’anéantit pas la nôtre. Au contraire, elle a besoin de notre présence au monde. Nous sommes les espèces eucharistiques de la présence du Christ. »
Notre présence, nous la vivons à travers notre engagement pour les autres, pour accueillir la souffrance, accompagner les malades, le deuil, mais aussi ce qu’il y a de plus joyeux, les baptêmes, les mariages. Au MRJC, nous accueillons les questionnements des jeunes sur leur place dans la société, leurs ambitions pour leur vie et pour le monde. Faire équipe, c’est être présents les uns pour les autres, pour écouter, partager et discuter librement de son propre cheminement spirituel et de ses envies pour le monde, et les porter ensemble en montant des projets. Paradoxalement, pour parler de présence et de proximité, nous avons dû pointer l’isolement. Nous sommes présents pour lutter contre la souffrance de ceux qui se sentent isolés. En rural, l’isolement peut se faire sentir de manière importante.
Enfin, j’ai relevé que la question de la fête est beaucoup revenue dans les discussions. La fête de la Saint Hubert avec les chasseurs, la fête de la Sainte Cécile avec les musiciens, les feux de la Saint Jean. Les fêtes de chaque Saint patron des villages. La fête de Noël, la fête de Pâques. Mais aussi les fêtes païennes, les comices agricoles, les conscrits. Et les fêtes historiques, le 14 juillet en premier lieu. Ces espaces de fête, où tout le village est présent, nous questionnent sur notre proximité. Comment faire Église, investir ces fêtes voir en être porteur. Garantir le vivre ensemble, la communion, le respect de toutes et tous. Au MRJC, nous travaillons sur cela cette année. En tant que jeunes, nous constatons des conflits de génération, notamment sur la musique. Nous porterons ce sujet notamment lors des Grandes rurales, le festival sur le thème de la Fête au village qui aura lieu en Anjou du 11 au 14 juillet 2025 auquel vous êtes tous conviés, et je vous invite d’ailleurs à relayer l’invitation sur vos territoires

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Jean-François Penhouët, prêtre de la Mission de France, aumônier de la Cité Saint-Pierre à Lourdes

– Quelques réflexions autour du mot « Désert »
Arrivant en Limousin il y a 45 ans, j’avais écrit en première impression: un espace déserté et désiré. Tout cela est donc une question de regard !
Désert, lieu déserté ! On pleure: « que des vieux! Pas de travail! Pas d’avenir… » ou bien , comme Charles ROUSSEAU, il y a 50 ans, on retrousse les manches: cet espace a des atouts: ses paysages, sa forêt, sa vie associative… On croit que des choses peuvent naître! Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est là-bas que sont nés « Télé-Millevaches », la première télé locale et que le premier synode diocésain s’est tenu à Limoges en 1985.
Désert, lieu désiré. Des gens viennent, reviennent y vivre, y travailler, s’y ressourcer. Quels besoins de stabilité, d’enracinement, de retrouvailles avec une vie simple, proche de la nature ? Le désert est un lieu de combat dans la Bible; il est aussi le lieu de la présence de Dieu et de la rencontre avec Lui.
– Les évolutions de la société résonnent dans la vie de l’Eglise. Je retiens deux mots: polyvalence et itinérance.
Polyvalence des services en rural, mais aussi pluralité des appartenances: on est rural pour l’habitat mais urbain pour les courses, le travail, la culture, les démarches administratives. Et pour la religion?
Itinérance: une Eglise qui « va vers » si on ne vient plus vers elle ! Il y a le bibliobus…mais aussi le « Fraternibus » du Secours Catho qui va lutter contre l’isolement et la pauvreté dans les campagnes profondes. Itinérance du ministère des prêtres aussi qui ne vont pas seulement « dire des messes et faire des enterrements un peu partout » mais « vivre avec » une communauté humaine pendant 8 jours, un mois…, écouter, rencontrer, prier, célébrer, proposer… Une autre forme d’itinérance que je rencontre à Lourdes, en particulier avec des jeunes de 30-35 ans qui s’arrêtent sur le chemin de Compostelle. Ils sont en itinérance professionnelle (ils ont quitté un métier qui les rémunérait bien, un confort) qui est aussi souvent une itinérance spirituelle. Ils sont allés parfois très loin sur des chemins délirants alliant religion, drogues et ils reviennent via des chemins qui peuvent nous déconcerter: les tradis, les évangéliques; la religion populaire, le chapelet… Comment accueillons-nous le besoin de sacré qui s’exprime ainsi et qu’en faisons-nous?
Le sens: qu’est-ce qui dynamise nos vies? Quel projet?
Pour l’Eglise, qu’est-ce qui fait signe? Quel projet mobilisant pour quelques chrétiens dans un village, pour un ou des  prêtres? Ce projet « réussira » s’il est modeste, s’il crée du réseau, du relationnel, du lien…
En même temps, se rappeler l’importance de la gratuité de la rencontre: Jésus se déplaçait de village en village; à certains endroits, il était accueilli; à d’autres, refusé. Il allait ailleurs…
Nous sommes là pour semer. D’autres récolteront, probablement? Mais Jésus nous dit d’abord que « la moisson est abondante ». Nous sommes là d’abord peut-être pour récolter ce que nos prédécesseurs ont semé, mais surtout ce que l’Esprit a mis dans le cœur de tout homme ou femme de bonne volonté. Il n’y a pas de désert spirituel!

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L’alimentation, marchandise ou bien commun 

Peut-on considérer l’eau et la nourriture comme des marchandises ou relèvent-elles de la catégorie des « biens communs » ? La bataille idéologique est rude. La bataille économique ne l’est pas moins quand les accords commerciaux, négociés dans une certaine opacité, dictent leurs choix et leurs priorités. Ces accords postulent un meilleur accès aux biens si la libre circulation des marchandises s’impose. Il est permis d‘en douter tant la faim et la malnutrition persistent, même en France. Manger n’est pas une option et l’aliment n’est pas un bien spéculatif. Qu’elles soient scientifiques, politiques ou environnementales, toutes les études montrent que nous sommes entrés dans une ère fluctuante et imprévisible où l’usage immodéré des ressources devient problématique, et même conflictuelle. A l’échelle mondiale, la notion de bien commun n’a guère de consistance. A l’échelle locale, elle touche concrètement nos modes de vie. Est-il envisageable qu’une politique agricole réputée commune, la PAC, prenne du recul et s’affranchisse de lobbies commerciaux offensifs mais peu regardant sur le bien commun ? Les syndicats agricoles font valoir leurs priorités, c’est bien.

Notre système de production agricole a-t-il fait son temps? En un certain sens, il l’a fait et même forgé ! Il a permis de sortir de la misère paysanne, de développer une industrie agroalimentaire et des réseaux de distribution compétitifs au point que nous bénéficions d’une nourriture abondante, à bas prix en comparaison des coûts de production, accessible en tous lieux pour une société très largement urbaine. En un autre sens, constatons avec lucidité que nous sommes arrivés à la fin d’un cycle de développement qui épuise ses acteurs, piétine le biotope et devient préoccupant pour la santé. Ce système se montre proche de la rupture. Les lois du marché, le jeu complexe des subventions et des contrôles décriés, y compris par satellite, ne cessent de mettre la pression sur la profession. Quant à l’investissement technologique, il ajoute à la pression avec des machines certes performantes mais génératrices d’endettement long. Aussi nécessaires soient-ils, les milliards ne suffiront pas à dissiper le profond malaise généré par la course à la performance, la prime à l’hectare et les incohérences du commerce mondialisé car tous ne jouent pas le même jeu. Au final, nous sommes loin de payer le juste prix de notre alimentation, le revenu d’un nombre conséquent d’agriculteurs reste toujours indigne, et la dette écologique se reporte sur les générations futures.[1]

Dans leur ouvrage « Une agriculture sans agriculteurs », François Purseigle et Bertrand Hervieu analysent les transitions en cours. Le modèle d’exploitation familiale laisse place peu à peu à d’autres alternatives. Certaines nous inquiètent car elles ne sont pas guidées par le souci d’une alimentation saine. Pour assurer des marges économiques, la quantité prime sur la qualité, l’exportation prime sur la valeur éthique. Ne soyons pas naïf, le choix est cornélien. D’autres nous réjouissent car elles relocalisent l’agriculture sur un territoire, redonnent du sens à une politique locale et rapprochent producteurs et consommateurs.

En deux ans sur ma commune, j’ai vu émerger deux initiatives emblématiques : un bâtiment photovoltaïque d’ampleur destiné à un élevage conventionnel et la création d’un GAEC[2] de 8 jeunes femmes diplômées d’écoles d’agriculture. Eleveuses de brebis et chèvres, céréalières pour produire de la farine panifiable, maraîchères, elles cultivent 60 hectares et transforment une partie de leur production. Elles cultivent aussi une présence locale étonnante et attractive. Le dortoir aménagé dans une des granges ne cesse d’accueillir des jeunes en stage, en recherche de travail et de relations qui aient du sens. Elles font, de la proximité avec les habitants du territoire, un atout pour rendre plus accessible une alimentation saine et de saison.

Comment favoriser la cohabitation de formes diversifiées d’agriculture ? Les enquêtes montrent que le désir d’agriculture persiste et, atout majeur, le travail de la terre n’est pas délocalisable. Faciliter l’accès au foncier pour de nouveaux projets plutôt qu’accroitre les surfaces, réguler les pratiques nuisibles à l’environnement et à la santé, favoriser les filières agroalimentaires à vocation régionale, le défi est complexe. L’intérêt de ces temps nouveaux est de voir des femmes et des hommes développer des pratiques plus éthiques et plus attractives tant pour la profession que les consommateurs.

N’occultons pas notre rôle de consomm’acteurs. Chacun a appris à compter, mais nous lorgnons davantage sur la note en sortie de caisse que sur les kilomètres parcourus par la marchandise alimentaire et ses emballages. Tout ça nous le savons, mais pas grand-chose n’évolue. Nous payons cash une telle insouciance. Aveuglés par le court terme, les détracteurs invoqueront l’écologie punitive. L’augmentation des primes d’assurances et de mutuelle de santé suffiront-elles à comprendre là où se situe la vraie punition, celle exercée par l’ampleur du dérèglement climatique et de la malbouffe ? Avons-nous compris que notre surproduction subventionnée produit du gaspillage et impacte les cultures vivrières et le capital environnemental, les nôtres comme celle des autres.

Pour les chrétiens, le vocabulaire de la conversion ne devrait pas faire peur. Nous avons été catéchisés à l’éthique du bon Samaritain, celui qui s’est montré proche de l’homme blessé. Or voici que la proximité de l’éleveur et du cultivateur, de l’arboriculteur et du maraicher s’invite à notre table. Que cet enjeu de conversion n’occulte pas le plaisir de la table, acte convivial par excellence.

Père Arnaud Favart, Délégué à la Mission rurale

le 29 novembre 2024

[1] L’Injuste prix de notre alimentation, publié par le Secours Catholique, le réseau CIVAM, Solidarité Paysans et la Fédération française des diabétiques

[2] Groupement agricole d’exploitation en commun

L'injuste prix de notre alimentation : quels coûts pour la société et la planète ?

Parce que son prix ne dit pas tout du véritable coût de notre alimentation… Avec le Secours Catholique-Caritas France, Solidarité Paysans et la Fédération Française des Diabétiques nous lançons notre grande étude ``𝗟'𝗶𝗻𝗷𝘂𝘀𝘁𝗲 𝗽𝗿𝗶𝘅 𝗱𝗲 𝗻𝗼𝘁𝗿𝗲 𝗮𝗹𝗶𝗺𝗲𝗻𝘁𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻``. Réseau Civam