Lettre aux agricultrices et aux agriculteurs

Il faut de l’espoir chez celui qui laboure pour ensemencer la terre. Et le meunier doit moudre le grain en espérant recevoir sa part pour nourrir les siens. 1 Co 9, 10

 

La sagesse de l’apôtre Paul habite nos préoccupations et nos prières au moment de manifester notre soutien sincère et notre vive reconnaissance, à vous qui produisez le fruit de la terre et qui nourrissez le monde chaque jour, bien souvent sans répit. N’est-ce pas vous aussi qui entretenez, avec vos bêtes, les paysages qui font notre admiration et attirent les touristes ?

Nous vous avons rencontrés dans vos cours de ferme, dans vos fêtes et vos réunions, quelques fois sur les barrages routiers. Nous avons entendu l’exaspération contre des mesures décidées loin des réalités de vos exploitations, sans parfois réussir les concertations de proximité. La souffrance de l’éleveur qui voit son élevage brutalement abattu nous affecte. La détresse et la douleur de ceux qui sont isolés et baissent les bras nous attristent. Nous déplorons les jugements hâtifs d’une société métropolisée qui méconnait les contraintes de votre labeur. La dématérialisation numérique et les surcharges administratives pèsent quand elles se substituent à la relation humaine. Avec la mondialisation des échanges et le dérèglement climatique, de nouvelles inquiétudes sont apparues, interrogeant les clés d’une politique agricole pour demain.

De crise en crise, les circonstances appellent à produire et à commercialiser autrement. L’agriculture ne travaille pas dans l’urgence, elle a besoin de ses ancrages territoriaux pour conduire les transitions nécessaires. Elle a besoin de compter sur la confiance des citoyens, sur une stabilité de revenus décents, sur des perspectives communes et le respect des différences. Ajoutons l’importance d’un dialogue fécond entre savoir-faire paysan et recherche agronomique pour des solutions novatrices respectueuses des écosystèmes et de la santé. La terre n’est pas une réalité virtuelle. Parce qu’elle est vivante, elle entre en interaction avec des manières de produire, d’échanger et d’investir le territoire. Nous observons avec intérêt qu’elle attire des retours et des nouveaux venus.

 

A quelques jours du Salon de l’agriculture, et sans leçon à donner à quiconque, permettez-nous de formuler trois points d’attention :

La souveraineté alimentaire ne saurait être déléguée sans risques majeurs. Elle n’est pas une variable d’ajustement du commerce mondialisé, ni le jouet de la concurrence effrénée au détriment des cultures vivrières des peuples et de leur santé. Manger n’est pas une option, et l’aliment n’est pas un bien spéculatif. L’abondance des étalages nous fait oublier combien notre pain quotidien repose sur le travail et le soin de la terre. La performance nous fait oublier qu’il ne s’agit pas seulement de technicité mais de relation avec le vivant. Le biotope s’épuise sans avoir le temps de se régénérer. La nourriture pas chère ne peut être proposée à n’importe quel cout humain, pour ceux qui la produisent de loin ou de près, ou environnemental, en concédant d’incroyables distances parcourues de la fourche à l’assiette. Ce que le consommateur ne paie pas, d’autres le subissent.

Le dialogue a besoin de se rétablir avec l’ensemble de la société car un fossé s’est creusé. Attentifs à vos voix, aux réflexions de vos syndicats, de vos organismes, aux publications des experts et des responsables politiques, tâchons de mieux comprendre la complexité des multiples défis que vous portez. Prise en étau entre les attentes des consommateurs, l’endettement bancaire, les industries semencières et agroalimentaires, le marché mondialisé et les enjeux environnementaux, l’agriculture doit faire face à de nombreuses injonctions contradictoires. Parmi les pistes d’avenir, nous avons constaté combien la relocalisation de l’agriculture sur un territoire redonne du sens et du crédit à une politique locale et qu’elle rapproche producteurs, distributeurs et consommateurs.

L’espérance que nous mettons dans un monde commun et plus fraternel est pour nous indissociable d’une profondeur spirituelle et chrétienne. Un monde commun, c’est bien autre chose qu’un marché commun où l’on pourrait produire sans limites, sans souci d’une terre vivante et des générations futures. Un monde commun, ce sont de l’entraide, de l’éducation, de la solidarité, des pratiques coopératives, du partage de transitions réussies ici où là. Ce monde commun, ce sont aussi les prochaines générations avec lesquelles nous devons engager les choix de demain. Le désir d’agriculture persiste chez les jeunes. Beaucoup aspirent à s’installer en agriculture, avec des modèles plus diversifiés, moins intensifs, porteurs de sens, avec une vie familiale plus équilibrée, et un cadre moins contraignant pour faciliter les transmissions et accueillir plus largement.

Nous croyons que les défis qui se présentent au monde agricole ne sont pas des fatalités mais des appels à découvrir, sous l’inspiration de l’Esprit Saint, des solutions nouvelles[1]. Le Christ nous invite à développer une culture de la rencontre où s’apprend l’art de bâtir un monde commun et fraternel[2].

+ Didier NOBLOT, évêque de Saint-Flour

P. Arnaud FAVART, délégué à la Mission rurale

[1] Gaudium et Spes n°10

[2] Fratelli tutti n° 215-217