Donne-nous notre pain de ce jour
Mesdames, messieurs, acteurs du monde rural et agricole, frères dans le ministère,
Pour commencer mon propos, permettez-moi de citer le vieux rêve du prophète Isaïe :
De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles.
Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
Cultiver la terre plutôt que la guerre !
Partager le pain, plutôt que spéculer sur le grain.
Boire au vin des noces et au centenaire qui nous réunit, plutôt que verser le sang.
En 45 ans de ministère missionnaire, j’ai arpenté bien des territoires ruraux. Des plateaux céréaliers de l’Eure aux belles vaches du Limousin, des maraichers de Provence aux forêts du Plateau de Millevaches, du pays Cauchois bleuté par son lin à l’élevage extensif du Cantal et de Saint-Nectaire, et enfin les vignobles et la pomiculture de la basse vallée de la Dordogne.
Mes yeux et mes oreilles m’ont appris qu’il n’y a pas un monde agricole, mais des réalités agricoles plurielles, et qu’il est important de maintenir des exploitations diversifiées, de soutenir des systèmes agronomiques différents sans les opposer. Formé tout jeune à l’école du rugby, j’ai appris qu’il fallait des gros et des trapus, des grands, des moyens et des petits pour vivre ensemble et faire équipe. Dans les années soixante, un ministre de l’agriculture avait déclaré que deux races de vache, suffiraient aux besoins, une laitière et une autre pour la viande. Faut-il parler de la disparition des haies et des conséquences du remembrement ? Avec le recul, on voit bien combien des raisonnements réducteurs occultent l’importance de la biodiversité et ignore la compréhension des écosystèmes et des symbioses. Oui, Il y a de la compétition dans le vivant, mais il y a aussi des alliances. Les rivalités sont une impasse, les coopérations sont exigeantes mais prometteuses.
Au passage, permettez-moi de glisser qu’un ministère des agricultures serait d’une grande sagesse.
A propos de sagesse, lisons saint Paul dans une lettre aux Corinthiens :
Il faut de l’espoir chez celui laboure pour ensemencer la terre.
Et le meunier doit moudre à chacun sa part de grain pour nourrir les siens. 1 Co 9
Le métier d’agriculteur est un métier passion. Certains en vivent bien, d’autres sont à la peine, d’autres encore à bout de souffle. Tous ne gagnent pas correctement leur vie et les colères agricoles successives manifestent l’exaspération et la fatigue de celles et ceux qui nous nourrissent tous les jours.
Donne-nous notre pain de ce jour !
L’abondance des étalages nous fait oublier combien l’inquiétude du pain quotidien a été une préoccupation majeure pour l’immense majorité de l’humanité. Et elle l’est encore pour tant de peuples qui subissent la guerre, comme pour ceux qui frappent au Restos du cœur.
D’où vient le pain ?
Le temps des cueilleurs-chasseurs est révolu depuis belle lurette, et Jésus habitait le Proche-Orient qui a connu la naissance et le développement d’une agriculture céréalière. Notre pain quotidien est le fruit de la terre et du travail de nombreux acteurs des filières agricoles. La méconnaissance des réalités agricoles, et de ses contraintes, a creusé un fossé d’incompréhension chez les urbains. D’une certaine manière, on est revenu au temps des cueilleurs-chasseurs dans les rayons de supermarché. La chasse à la nourriture pas chère, quoi qu’il en coute, masque un prix tout comme les incroyables distances parcourues de la fourche à l’assiette. Ce que le consommateur ne paie pas, d’autres le payent. A commencer par ceux qui la produisent, de loin ou de près. Comment rétablir un dialogue sain et une économie équitable ?
Le pain n’est bon que s’il est reçu et partagé.
Le pain n’est bon que s’il est le fruit d’une transmission équitable à toutes les étapes, des semailles à l’étal du boulanger. Aussi bien sur la table commune que sur le front de la production et de la commercialisation. Depuis les années 60, la part du budget alimentaire des ménages est passé de 29% à 16% (boissons comprises). Cette formidable évolution a permis des possibilités productives jusque-là inédites. Mais à qui et à quoi la devons-nous ?
Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs
Saint Matthieu au chapitre 6.
La dette, ce n’est pas simplement relative à un prêt bancaire. Reconnaissons que nous sommes absolument interdépendants, que nous avons besoin les uns des autres : « Je te dois, tu me dois », c’est le jeu de la relation sociale. Nous devons tant aux agriculteurs qui produisent la nourriture et façonnent le paysage depuis des siècles.
Caïn, le cultivateur, ne voulait en rien devoir à son frère Abel, l’éleveur. On sait ce qu’il en est devenu de cette attitude mortifère. Vouloir un monde commun et fraternel, c’est pouvoir prêter et emprunter dans un jeu d’échange digne et un lien social juste. Quand la dette est vécue dans la confiance réciproque, elle peut ouvrir un cercle vertueux d’investissement ; elle affermit la confiance des liens. Force est de constater que l’endettement élevé est devenu un engrenage infernal. Il pèse trop lourd et trop longtemps sur nombre d’agriculteurs. Ils sont de moins en moins nombreux, (environ 10 000 de moins tous les ans), ils doivent de plus en plus investir dans des équipements et des bâtiments performants.
La performance nous fait oublier qu’il ne s’agit pas seulement de technicité mais de relation avec le vivant. Le biotope s’épuise sans avoir le temps de se régénérer. La terre n’est pas une réalité virtuelle. Parce qu’elle est vivante, elle entre en interaction avec des manières de produire, d’échanger et d’investir le territoire. Une vache, une brebis ou un arbre fruitier sont des êtres vivants qui réclament des soins, ce ne sont pas que des valeurs marchandes ou standardisées.
Quant à la compétitivité, nous oublions qu’elle renforce la spécialisation et contribue à isoler les individus. Cet isolement rend les personnes plus vulnérables (voir les enquêtes en santé mentale) et les exploitations plus fragiles face aux fluctuations du commerce mondialisée et dérégulée ! Ajoutons le dérèglement climatique. Ça rime avec élastique. Plus il est tendu, plus il risque de rompre.
Nous ne sommes pas propriétaires de la vie, ni de la terre. Nous n’emporterons rien de tout cela après la mort. A force de repousser les limites de la performance, sans recul ni sagesse sur l’esprit de compétitivité, nous avons oublié les limites du temps et de l’espace, les limites d’une Terre généreuse, mais pas inépuisable. « Nous n’héritons pas de la Terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants. » Alors, après nous le Déluge ?
De 1926 à 2026, en un siècle, l’agriculture a connu une formidable évolution.
Faire davantage, produire de gros volumes, intensifier l’élevage, être performant grâce au machinisme et à la spécialisation, avec moins de bras. La mécanisation a soulagé les paysans de la pénibilité physique et de tâches ingrates, la chimie a décuplé les rendements, l’agro-industrie assure la sécurité alimentaire et se montre capable de nourrir abondamment des villes toujours plus grandes. Revers de la médaille, la course à la performance est devenue un cycle infernal pour les agriculteurs qui se sentent dénigrés malgré leurs efforts. Ces évolutions se sont traduits par des consommations plus grandes en énergie, fossiles en particulier. Ce sont des dépendances face à contexte mondialisé perturbé et perturbant, et des dégradations sévères de l’environnement. Le tout pour des revenus faibles et un endettement croissant. Combien d’agriculteurs me disent que les lendemains sont très incertains et qu’il manque une vision d’avenir ? Quand on a la charge de nourrir le monde, et que le monde que nous sommes se nourrit tous les jours, c’est bien ennuyeux.
Le sujet, vous le devinez, est considérable. Il n’est pas dans mon rôle de le traiter.
Que peut faire et que peut dire l’Eglise ?
Prendre le temps d’écouter sûrement ! Rompre l’isolement croissant des agriculteurs, c’est nécessaire ! De mois en mois, à l’appel des diocèses ruraux, je participe à des rencontres du rural, je suis témoin de l’attente de lieux de paroles et de dialogue vrai.
Ecouter, rompre l’isolement, déminer les incompréhensions par la rencontre et le dialogue entre producteurs et habitants, voilà des services que l’Eglise peut rendre.
Au final, puisque la prière de Notre Père pose en filigrane la question de la dette, interrogeons-nous :
- Que devons-nous à la terre ? Sans l’épuiser à force de tirer dessus.
- Que devons-nous les uns aux autres ? Ce qui ne manque pas de nous interroger sur nos propres endettements, transmis avec plus ou moins de lucidité aux générations suivantes.
- Que devons-nous à Dieu ? c’est ce que je vais essayer de le développer dans le point suivant.
Délivre-nous du mal !
Ce cri de détresse traverse toutes les générations de l’humanité.
Nous entendons l’exaspération des agriculteurs. La souffrance de l’éleveur qui voit son élevage brutalement abattu. La détresse et la douleur de ceux qui sont isolés et qui baissent les bras devant trop de contraintes et de contradictions. Les inquiétudes face à la mondialisation des échanges, le dérèglement climatique, l’avenir de la politique agricole.
Qui nous délivrera du mal et du malheur ?
Le recours à Dieu n’est pas magique, la prière ne protège pas ; les bénédictions, si elles font du bien, ne nous mettent pas à l’abri des épreuves. L’imploration de Dieu est plus subtile qu’un combat des bons contre les méchants, des savants contre les ignorants.
Jésus-Christ n’a pas été épargné par le mystère du mal et du malheur. Dans la foi, le service des frères et la prière, Dieu se laisse découvrir, non comme celui qui protège, mais comme Celui qui sauve et libère. Dans les Ecritures, le recours à Dieu n’est pas un recours magique, mais la découverte d’un Dieu de l’Alliance, un Dieu de la promesse.
Pour nous éclairer, je vous propose de revenir aux premières pages de la Bible. Allons du récit de la Création où Dieu vit que c’était bon, au Déluge, cette catastrophe diluvienne, ce grand malheur qui a hanté les civilisations antiques du Proche et Moyen Orient.
Au 6ème jour, après avoir créé l’homme et la femme, Dieu donne cette généreuse consigne : « soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-là ! »
Dans l’histoire, le récit biblique de la Création, pris isolément, a induit une logique de multiplication (produire), d’expansion (toujours plus) et de domination.
Pourtant, la suite va très vite contrebalancer cette logique démesurée. La consigne d’abondance va vite trouver ses limites avec 2 récits :
- Le jardin du paradis comporte une incitation large à la consommation de tous les arbres, tout en instaurant une restriction. Vous pouvez manger de tous les arbres, sauf … Des limites sont posées. Un interdit éducatif est donné. Tout est possible, sauf d’abuser sans limites. Vous pouvez consommer de tous les arbres de la forêt amazonienne ou congolaise, sauf…Quand tout devient possible, c’est la destruction à brève échéance. L’homme s’était compris au centre comme celui qui doit s’imposer au monde. Or, dit le récit du paradis, ce qui est au centre c’est un arbre de vie, un végétal, un symbole du vivant avec ses racines en terre et son houppier vers le ciel. Ce qui est au centre, ce qui prime, c’est la sauvegarde du vivant !
- L’autre récit, c’est celui du Déluge. Ces eaux diluviennes accomplissent le programme annoncé : Car, constate la Genèse, c’est la méchanceté qui s’est multipliée, la terre qui s’est remplie de violence, et le cœur des humains qui s’est perverti dans un esprit de domination.
Cette conduite est mortifère. Quand la violence se multiplie, quand le malheur des eaux du Déluge remplit la terre, c’est la mort qui domine, c’est elle qui impose sa soumission. Je ne vous fais pas de dessin, tant cette description est proche de la condition terrestre. Le récit du Déluge récapitule une pluie de malheurs et de violences qui s’abatte sur le monde. Ça ressemble bigrement aux désastres d’aujourd’hui et d’hier, sans que nous puissions dire si un jour on en verra la fin.
Multiplier, remplir et soumettre (dominer) ? N’y aurait-il pas là une erreur tragique sur la vocation de l’humanité à installer une forme de puissance débridée et sans limite sur la planète ? C’est tout l’art de la pédagogie biblique de mettre en scène une situation apparemment idéale et avantageuse, puis d’en souligner les malentendus afin de faire réfléchir sur les conséquences tragiques qui en ont découlées. La Bible n’est pas une philosophie, elle n’expose pas des idées, elle raconte ce qui est arrivé et qui continue de survenir. Ainsi, quelle que soit sa génération, le lecteur est amené à réfléchir sur son comportement vis-à-vis de la nature, des autres et avec Dieu.
Comment je vis ma relation avec la Terre, avec les autres, avec Dieu ? Et avec qui ?
Dès lors, Il n’est plus question de remplir ni dominer mais de vivre ensemble. Les eaux du Déluge se retirèrent, la colombe rapporta un rameau d’olivier, et Dieu leva la malédiction : « Tant que la terre durera semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit jamais ne cesseront. »
Puis il déclara par trois fois à Noé : « j’établis une alliance avec tous les êtres vivants. Une alliance universelle et inconditionnelle ! Et Dieu posa un signe de cette alliance, celui de l’arc-en-ciel, symbole de diversité. On ne voit plus en monochrome, mais en couleur ! Un regard lumineux est posé sur l’avenir, éclairé par un projet d’alliance entre le ciel et la terre, entre tous les vivants, plantes, animaux et peuples. On ne voit plus en monoculture. Au passage, notons que Noé va soigneusement sauvegarder 7 couples, mâle et femelle, de tout animal pur. 7 couples signifiant un nombre symbolique d’importance pour délivrer de la consanguinité.
« Gardez-vous de nuire à la terre, à la mer, et aux arbres », lit-on dans le livre de l’Apocalypse. Appliqués à aujourd’hui, les constats sont inquiétants. Ni la terre, ni la mer, ni les arbres ne sont des réalités virtuelles. Elles nous sont données comme partenaires de la vie et de la nourriture. Délivre-nous du mal. La délivrance offerte par Dieu, c’est de vivre une alliance inconditionnelle et universelle avec tous les êtres vivants. Qui dit alliance dit respect des écosystèmes, écoute et reconnaissance des dettes mutuelles envers le vivant, soin et sauvegarde de la Maison commune, celle que le Créateur nous a donnée en intendance. (cf Laudato si)
Pour conclure, j’aimerais vous partager 3 points d’attention :
- Culture du chemin, culture du résultat : comment sont prises les décisions ?
- Faire alliance, faire du commun
- Parler de vision d’avenir : faire des choix en incluant les générations futures :
- CULTURE DU CHEMIN OU CULTURE DU RESULTAT ?
C’est plus qu’un débat, c’est un défi !
Pour les institutions financières, les bons comptes font les bons amis. Seul le résultat compte !
A l’aune de la viabilité d’une entreprise, d’un matériel, c’est le résultat qui compte : combien ?
Au bout du compte, vous êtes payés à la tonne, mesurés au rendement, évalués à la qualité du grain.
Ce n’est pas l’évangile de Jean qui va nous contredire puisqu’il insiste sur l’importance de porter du fruit en abondance, un fruit qui demeure.
Cependant, qui lit l’Evangile ne manque pas d’entendre que Jésus est d’abord le chemin. Le chemin par lequel on passe fait partie de l’épreuve de vérité, il réclame autant d’attention que le résultat auquel on est arrivé.
Parmi les multiples aspects de la colère du monde agricole, on relève un différend sur l’application des normes environnementales. Pour assurer la souveraineté alimentaire, les uns prônent un modèle productiviste afin de résister à la compétition mondiale. Les autres plaident en faveur d’une agriculture moins démesurée et d’une alimentation locale, paysanne et biologique.
Est-il possible de sortir d’une vision clivante et d’un match « écologie contre agriculture » ?
Je le souhaiterais ardemment mais j’avoue ma perplexité. A l’échelle de la mondialisation, le match ne se joue pas à armes égales, et les arbitrages ne se font guère en faveur de la souveraineté alimentaire. Combien d’agriculteurs se déclarent dépités ?
Faut-il reculer devant le défi de la transition écologique et climatique ? Quelles en seraient les raisons légitimes ? Les transitions climatiques et énergétiques ne sont pas des options, mais des défis qu’il importe de regarder en face. Comment promouvoir une politique agricole soucieuse de maintenir des sols vivants, une hydrologie soutenable ? Comment peut-elle résolument accompagner cette transition en soutenant la résilience de l’agriculture, en assurant des revenus dignes, en garantissant la protection de la santé des agriculteurs et des consommateurs. Tout est lié, n’est-ce pas ? Et après nous, ce ne devrait pas être le Déluge. Pour sortir de l’impasse nutritionnelle, écologique et sociale : comment revisiter les pratiques agricoles qui renforcent l’autonomie de décision et le pouvoir d’agir légitimement, et en concertation, depuis la cour de ferme ?
Comme l’écrivait le regretté pape François, ce qui importe c’est d’initier des processus. Le chemin par lequel on passe a autant d’importance que le résultat auquel on pense arriver. « Le temps est supérieur à l’espace… donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces. » cf. La Joie de l’Evangile §223
On me pose souvent la question : qu’est-ce que la ruralité ? Comment la définir ?
- Par ses espaces agricoles, par ses paysages, par son patrimoine bâti ?
- Par un habitat dispersé et de faible densité ?
- Par un temps plus lent, une mémoire ancrée dans une histoire locale ?
Si j’ose risquer une définition, ce qui concerne la ruralité est le plus souvent décidé ailleurs que dans le territoire concerné. Comprendre un territoire, c’est se demander : « Où et par qui sont prises les décisions ? » Si les décisions sont prises ailleurs, (entendez Paris, Bruxelles, Chicago…), si l’on n’est jamais consulté pour des mesures qui vous touchent de près, vous comprenez combien cette subordination nourrit le ressentiment et l’incompréhension, jusqu’à la colère qui grandit face à des mesures qui tombent d’en haut.
La dignité commence par avoir voix au chapitre. Je ne dis pas cela n’importe où. Le chapitre d’une cathédrale, cela devrait pouvoir dire quelque chose ici même, sous ces voûtes. L’Eglise appelle ce mode, la synodalité. C’est le temps du discernement en vue de la décision.
- OUVRIR DES CHEMINS D’ECOUTE MUTUELLE ET DE COOPERATION.
Surmonter la culture du résultat n’est possible qu’en déminant les oppositions frontales et en misant sur une culture de la concertation et de la délibération. Entre la science qui développe des savoirs, les techniques qui forgent des outils performants et des paysans au plus près du biotope qui engrangent des savoir-faire, peut-on dégager une sagesse commune, soucieuse d’une terre vivante, d’un revenu digne et d’une assiette fiable pour la santé ? En sillonnant bien des départements ruraux, j’entends la diversité des pratiques et des points de vue. J’en reviens à l’importance de soutenir des modèles diversifiées. On ne peut pas ignorer les contraintes de la compétition mondiale. A certains de les honorer, à d’autres d’être soutenus pour des filières régionales qui tissent la vitalité d’un territoire.
La générations des premiers chrétiens mettait tout en commun. Ils ne s’agit plus aujourd’hui de vendre les propriétés mais de considérer le bien commun, l’un des piliers de l’enseignement social de l’Eglise. (1891, un peu plus que centenaire !) Qu’avons-nous en commun ? Comment prenons-nous soin de la terre/le biotope, de l’eau, de l’air, des forêts, de la régénérations des ressources naturelles ?
Comment revisiter utilement cet esprit des communs ?
Dans leur Lettre aux agricultrices et agriculteurs parue à l’occasion du Salon de l’agriculture, les évêques affirmaient : « L’espérance que nous mettons dans un monde commun et plus fraternel est pour nous indissociable d’une profondeur spirituelle et chrétienne ». Un monde commun, c’est bien autre chose qu’un marché commun où l’on pourrait produire sans limites, sans souci d’une terre vivante et des générations futures. Un monde commun, ce sont de l’entraide, de l’éducation, de la solidarité, des pratiques coopératives, du partage de transitions réussies ici où là. Un monde commun, c’est l’ensemble du vivant, qui forme l’ampleur de la biodiversité. Entrer en alliance, c’est reconnaître l’importance de chacun des êtres vivants sur un mode coopératif, non hiérarchique, inclusif et fraternel. L’encyclique Laudato si est une théologie de l’alliance, elle appelle à reconnaître que nous sommes des vivants au sein d’un écosystème plus vaste que nous.
- CE MONDE COMMUN, CE SONT AUSSI LES PROCHAINES GENERATIONS.
Dans 10 ans, la moitié des agriculteurs partira en retraite.
Qui travaillera la terre demain ? Qui nous nourrira ?
Une large majorité de la population française est favorable à une agriculture paysanne, elle est soucieuse de l’environnement et se dit critique face une vision industrielle de l’agriculture. Mais au moment de remplir son panier, elle n’est pas du tout prête à en payer le coût, elle se tourne vers des denrées produites à bas coût, industriellement et à l’étranger. La contradiction est flagrante, et les conséquences sont fâcheuses pour un modèle historique d’exploitation familiale qui peine à résister. Transmettre des exploitations qui atteignent des tailles importantes met en jeu des moyens financiers bien au-delà d’un capital familial. Quant à l’intensité de la compétition mondiale, elle provoque bien des maux pour la santé des agriculteurs.
Dans leurs travaux de sociologues, François Purseigle et Bertrand Hervieu pensent que la coexistence d’une pluralité de modèles est préférable au soutien d’un modèle unique. Cette pluralité ne sera viable que si une large part des consommateurs assume une juste cohérence entre son panier et le souci d’un environnement sain, qui sera bon pour la santé humaine. En somme, qu’elle assume sa dette envers ceux qui produisent notre pain quotidien.
Ils pensent également que le désir d’agriculture persiste chez les jeunes. Beaucoup aspirent à des modèles plus diversifiés, moins intensifs, porteurs de sens, avec une vie familiale plus équilibrée, et un cadre moins contraignant qui permette des transmissions moins complexes.
Nous croyons que les défis qui se présentent aux mondes agricoles ne sont pas des fatalités mais des appels à un souffle nouveau. A nous, acteurs de l’Eglise, d’œuvrer à la table commune et au juste partage du pain. Car notre espérance est pour la multitude qui a faim du pain quotidien et du pain de vie donné par le Christ.
P. Arnaud FAVART, délégué à la Mission rurale, 20 mai 2026
