L’écologie intégrale n’est pas ce que vous croyez

Trois ans après la publication de l’encyclique « Laudato si’ » du pape François, un collectif de chrétiens publie une tribune dans le quotidine « le Monde » pour dénoncer la lecture conservatrice qui en est faite par certains milieux.

l'écologie intégrale n'est pas ce que vous croyezA l’occasion de l’anniversaire des trois ans de la publication de la première encyclique écologique de l’histoire, Laudato si’, il est utile de revenir sur ce que le pape François entend par « écologie intégrale ». Ce besoin de clarification s’est d’autant plus imposé à nous qu’en France, il arrive que l’écologie intégrale fasse l’objet d’une interprétation équivoque, bien éloignée de l’élan que Laudato si’ suscite dans le monde entier et de ce que nous expérimentons autour de nous, dans nos engagements de praticiens, essayistes, économistes, théologiens chrétiens.
Pour comprendre la signification de l’expression « écologie intégrale », il faut rappeler l’origine de cette encyclique en commençant par le choix du titre. Laudato si’ signifie, en vieil italien, « Loué sois-tu ». Ce sont les premiers mots d’une prière de saint François d’Assise, appelée aussi Cantique de frère Soleil. Ce magnifique poème est une louange à la beauté de la terre et aux créatures, alors même que le saint vivait un moment de souffrance. Le choix de ce titre est le point de départ que propose le pape : changer de regard vis-à-vis de la nature en détournant l’humain d’une posture surplombante pour adopter une posture fraternelle. Ce saint du XIIIe siècle a aussi inspiré le nom choisi par Jorge Bergoglio, le pape actuel. L’héritage de saint François est intéressant à plusieurs titres : sa fraternité avec la nature, son aura au-delà du monde catholique et son attitude révolutionnaire face à l’Eglise et aux valeurs dominantes. François avait aussi un sens certain de la communication, l’un des faits les plus connus étant sa décision de se dénuder en place publique pour renoncer aux vêtements de son père, riche marchand d’étoffes. Enfin, François a reçu du crucifix de saint Damien la mission suivante : « Va et répare ma maison. »
Longtemps la maison a été comprise comme l’Eglise ; aujourd’hui, le pape François actualise ce message en l’appliquant à la « maison commune », la Terre, qui a besoin d’un engagement fort des chrétiens et de toutes les personnes de bonne volonté. Cet appel a été adressé par le pape le 6 juillet à des centaines de représentants chrétiens du monde, engagés pour l’écologie et réunis pour la première fois à Rome.

Le contresens du nationalisme
Le concept d’écologie intégrale est une expression utilisée depuis plusieurs années ; elle apparaît à sept reprises dans l’encyclique Laudato si’. Elle est bien loin de l’interprétation d’un bastion du néoconservatisme, comme le disent certains. Il est bien possible que des cercles aimeraient sélectionner, réduire, adapter la parole papale en la présentant à leur façon pour appuyer un certain catholicisme conservateur ou une droite extrême ou « nouvelle », en déshérence idéologique. Or, si un courant bruyant existe bel et bien, qui voudrait confondre intégral et intégriste, il est loin d’être représentatif, et encore moins majoritaire, chez les chrétiens.
L’écologie intégrale n’implique pas le nationalisme. La notion de « limite », par exemple, apparaît effectivement dans l’encyclique du pape François et dans la pensée ignacienne (comprendre des jésuites), mais elle s’applique surtout aux limites de la planète et non, comment certains aimeraient l’interpréter, au limes entendu comme un ensemble de frontières nationales qu’il faudrait renforcer à tout prix. Au contraire, le pape insiste sur « la conscience que nous sommes une seule famille humaine » et sur l’importance des instances supranationales.
L’écologie intégrale ne se réduit pas non plus à la bioéthique. Ce serait un contresens par rapport à l’ampleur de l’encyclique, où ce sujet, certes important, est loin de résumer ce que les chrétiens ont à dire et à faire dans ce monde où les écosystèmes sont détruits à grande vitesse, où la disparition des oiseaux et des insectes pollinisateurs mettent en danger une grande partie de ce que Laudato si’ appelle « la création » (l’humanité et l’ensemble de la vie sur la planète Terre). Les premières occurrences du terme « écologie intégrale » dans Laudato si’ font référence à saint François d’Assise et à sa capacité à nous percevoir comme terriens, partie d’un écosystème. Le « Poverello » percevait cette interdépendance avec les yeux de la foi et de la poésie ; la science moderne la confirme.
L’écologie intégrale est ailleurs, elle est chez les nombreux (même s’ils sont discrets) chrétiens engagés à Notre-Dame-des-Landes, dans les villages d’Alternatiba ou pour d’autres causes environnementales, dans les mobilisations sur la loi sur l’immigration dénoncée par bien des ONG chrétiennes, alors que l’ONU estime à plusieurs dizaines de millions les migrants climatiques. « Tout est lié », répète l’encyclique. C’est pourquoi le pape a mis en place en 2017 un dicastère (ministère) au « développement humain intégral », qui comprend à la fois la question des migrants et celle de l’écologie. C’est d’ailleurs Bruno-Marie Duffé, l’ancien aumônier du CCFD- Terre Solidaire (première ONG de développement en France, peu encline au conservatisme) qui a en été nommé secrétaire.
Laudato si’ montre au contraire que les chrétiens ont un rôle à jouer, avec d’autres et souvent après d’autres (le pape le reconnaît avec humilité), dans la « sauvegarde de la maison commune » gravement menacée. François insiste surtout sur la gravité du dérèglement climatique, la chute de la biodiversité ou les conditions de vie déplorables dans bien des mégalopoles du monde. L’écologie intégrale, c’est entendre simultanément « le cri de la terre et celui des pauvres ». Le pape est issu d’Amérique du Sud, où les militants écologistes sont de plus en plus nombreux à laisser leur vie dans des luttes écologiques aux côtés des plus pauvres et des autochtones.

Expérimentations et résistances
Laudato si’ se situe dans une continuité, celle d’une écologie nécessitant un « changement radical dans le comportement de l’humanité » dont parlait Paul VI en 1971 : François, qui rend hommage au « mouvement écologique mondial », appelle de façon répétée les chrétiens au dialogue avec les écologistes, ce qui exclut de fait une posture identitaire ou défensive qui obère le dialogue. Trois ans après Laudato si’, des chrétiens de plus en plus nombreux s’engagent pour le « respect de la création », dans la lignée des rencontres oecuméniques des années 1980 instaurant « un temps pour la création » en septembre, puis du collectif Vivre autrement, qui, regroupant une trentaine d’ONG chrétiennes, a animé des initiatives alternatives à la surconsommation dans les années 2000.
Cette dynamique s’inscrit également, en France, dans la suite d’événements et d’actions plus récents parmi lesquels on peut citer les Assises chrétiennes de l’écologie, qui, en 2011 et 2015, ont regroupé 1 000 puis 2 000 personnes pendant trois jours à Saint-Etienne ; le Jeûne pour le climat, lancé en 2014 par quelques chrétiens inspirés qui, en quelques mois, a réuni plus de 30 groupes interconfessionnels de jeûneurs ; le label Eglise verte, qui, depuis fin 2017, mobilise déjà plus de 100 communautés, neuf mois seulement après son lancement ; ou encore les nombreux débats qui s’organisent autour de l’ouvrage Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien (Pierre-Louis Choquet, Jean-Victor Elie, Anne Guillard, Les Editions de l’Atelier, 2017).
Beaucoup d’entre nous ont soutenu l’opposition au projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, dénoncent le projet destructeur d’EuropaCity, s’engagent contre la prolifération publicitaire, convertissent leurs pratiques alimentaires… Beaucoup s’engagent dans des styles de vie radicalement nouveaux. Parmi les structures qui ôtent leur épargne de l’industrie fossile, un tiers sont des organisations chrétiennes, pesant concrètement sur ce qui – espérons-le – permettrait de contenir à 2 °C le réchauffement climatique. Il s’agit là d’un « engagement intégral », comme le montre la thèse de Ludovic Bertina. Cette dynamique foisonnante et cette diversité sont le véritable visage d’une écologie intégrale, bien loin d’un courant néoconservateur. Un annuaire chrétien de l’écologie paru en ligne en janvier en est le reflet, qui comporte près de 200 entrées dans de nombreux domaines.
L’écologie intégrale n’est pas un programme politique. L’adoption de styles de vie individuels et collectifs soucieux de la sauvegarde de notre maison commune implique des décisions de mobilité, d’épargne, de rapport au travail, à la publicité, à la technique. Tout cela modifie nos vies encore plus que nos gouvernements. Le politique, aujourd’hui, passe, comme l’a montré l’historien et théologien Jacques Ellul (1912-1994), par une multitude de groupes qui cherchent, expérimentent et résistent, dans l’ouverture et le dialogue, aux logiques dominantes néfastes.

« L’écologie intégrale n’est pas ce que vous croyez »
Par Collectif / Tribune du quotidien « le Monde » / Publié le 24 Juillet 2018

Signataires.
Pierre-Louis Choquet, géographe ; Arnaud Du Crest, ingénieur agronome ; Gaël Giraud, économiste jésuite ; Laura Morosini, juriste de l’environnement, accompagnatrice en conversion écologique ; Marcel Remon, prêtre, directeur du Ceras ; Cécile Renouard, philosophe, religieuse de l’Assomption ; Jean-Luc Souveton, prêtre, initiateur des Assises chrétiennes de l’écologie.